Négociations

Micheline Calmy-Rey: «Le statut du Kosovo était porteur d’un espoir de stabilité»

L’avocate de l’indépendance du Kosovo s’est intéressée très tôt à la médiation entre Serbes et Albanais de la province. La Suisse a été le premier pays à porter la question devant la communauté internationale

Le Temps: Micheline Calmy-Rey, pourquoi l’indépendance du Kosovo était à ce point importante pour la Suisse?

Micheline Calmy-Rey: En 2004, des conflits ont éclaté entre les Albanais du Kosovo et la minorité serbe. Confrontée à des problèmes migratoires et à des interactions incessantes avec cette région, Berne a alors organisé des échanges avec des professionnels pour tenter d’apaiser la situation. Le statut du Kosovo s’est imposé à nous, car il était porteur d’un espoir de stabilité. L’engagement au Kosovo a toujours été un axe fort pour la Suisse qui était un hôte particulièrement important de la communauté albanaise et qui figurait parmi ses grands donateurs. En 2005, je rencontrais Ibrahim Rugova que l’on surnommait «le Gandhi des Balkans» et la Suisse était le premier pays à parler de l’indépendance du Kosovo au Conseil de sécurité des Nations unies. Le mot d’ordre de la communauté internationale était alors que les Kosovars devaient préalablement respecter les standards généraux des droits humains. Nous avons réussi à inverser la question en plaidant qu’ils obtiennent avant tout un statut. Nous avons été suivis par le président de l’assemblée générale des Nations unies et par Kofi Annan. Dès lors, l’indépendance du Kosovo a été discutée au sein des Nations unies.

Le 17 février 2008, le Kosovo déclare son indépendance. Avez-vous vécu cela comme une victoire personnelle?

Je ne défendais pas ma position individuelle, mais celle d’un pays qui s’est beaucoup engagé au Kosovo. Je n’étais pas au courant que la déclaration d’indépendance surviendrait ce dimanche-là. Le matin même j’étais invitée à Wil, dans le canton de St-Gall, par la mission catholique albanaise. Le curé de la paroisse m’attendait sur le quai en pleurant et m’a appris la nouvelle en répétant: «C’est un miracle que cela advienne le jour où nous vous accueillons!» J’ai assisté, très émue, à leur messe où l’assemblée agitait des drapeaux rouge et noir. Par la suite, j’ai dû assurer à mes collègues du Conseil fédéral que je n’étais pas au courant de la date et que ma présence là-bas était un heureux hasard.

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La Suisse, à l’époque, avait été accusée par certains de violer son principe de neutralité…

Oui, cela nous a été reproché. Mais cela n’a pas été le cas car la Suisse a fondé sa position sur le droit international. D’autres critiques ont été faites en disant que notre capacité de médiatrice en souffrirait. Cela ne s’est pas avéré: nous avons été les médiateurs de la Georgie et de la Russie, avant d’aider à l’entrée de cette dernière à l’Organisation mondiale du commerce en 2011. En 2011 toujours, j’ai négocié la double présidence Suisse-Serbie de l’OSCE, donc nous avons aujourd’hui de bonnes relations avec ces deux pays.

Dix ans après, quel regard posez-vous sur l’évolution du jeune Etat du Kosovo?

Les défis sont nombreux et difficiles: que ce soit en termes de justice pour tous, de création d’emplois, d’inclusion du Kosovo dans la communauté internationale [le jeune pays s’est vu refuser son entrée à l’Unesco en 2015, ndlr.] Il y a aussi la question des relations avec la minorité serbe du nord du Kosovo qui n’est pas encore réglée. La communauté internationale est très présente dans la région, et elle non plus n’est pas exempte de tout reproche: l’Eulex, une mission qui vise à promouvoir l’Etat de droit au Kosovo, a été citée dans un scandale de corruption. Des défis de gouvernance subsistent. Pour moi, le futur se trouve dans les mains de l’Union européenne, dans le cadre de la demande d’adhésion de la Serbie. La conclusion d’un accord entre la Serbie et le Kosovo sous l’égide de l’UE pourrait ouvrir la voie à un accord d’association avec des exigences et un contrôle européen plus étroit.

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