A Madrid jeudi et vendredi, Micheline Calmy-Rey a participé à la 15e réunion ministérielle de l'OSCE. Elle a aussi rencontré son homologue espagnol, le ministre des Affaires étrangères Miguel Angel Moratinos, pour évoquer, entre autres, le dossier colombien. Le jour même où une vidéo comportant des preuves de vie d'Ingrid Betancourt a été rendue publique. «Cette nouvelle me réjouit, mais je suis aussi inquiète de son état de santé», nous a confié la présidente de la Confédération. «Et nous attendons toujours des preuves de vie des autres otages.» C'est dans l'avion du Conseil fédéral que Micheline Calmy-Rey s'est prêtée au jeu de l'entretien.

Le Temps:Votre année présidentielle est en train de s'achever: quel est le meilleur souvenir que vous en gardez? Micheline Calmy-Rey:C'est celui de mes rencontres avec les Suissesses et les Suisses, dans les quatre coins du pays. Il y a eu des échanges très enrichissants.

- Et le plus mauvais? Le résultat des élections qui se sont soldées par une victoire de l'UDC et une gifle pour votre parti?

- Oui. Cette défaite a effectivement été un événement difficile à vivre.

- A quoi attribuez-vous la défaite du PS?

- Au fait qu'il n'a pas su apporter et communiquer de bonnes réponses aux préoccupations des gens. Je pense particulièrement aux domaines sociaux qui sont pourtant les points forts du parti. Lors de mes rencontres avec la population, j'ai ressenti beaucoup d'insécurités économiques et sociales dans les propos des Suissesses et des Suisses.

- A-t-il été particulièrement difficile de présider les séances du Conseil fédéral durant cette année, notamment en raison de l'affaire Blocher-Roschacher?

- Une année électorale accroît logiquement les tensions et le sentiment de concurrence. La conduite du collège est pour moi quelque chose de très important et il est vrai que cela a parfois été difficile, notamment tout récemment. J'ai toujours cherché le meilleur chemin possible pour être celle qui fait le lien entre tous, pour faire en sorte que des décisions puissent être prises. Mais je n'ai jamais cherché à jouer à la maîtresse d'école. Je n'ai pas de notes à donner à mes collègues.

- L'affaire Blocher-Roschacher laissera-t-elle des traces au sein du Conseil fédéral?

- Pour certains, oui. Mais dans cette affaire, ce qui me satisfait surtout, c'est que le Conseil fédéral a eu la capacité de débattre, de prendre des décisions. Et toutes ont été prises à l'unanimité. En m'appuyant sur l'avis de l'expert indépendant Georg Müller, j'ai œuvré à la rédaction d'une position qui puisse susciter le concensus. L'unité du Conseil fédéral a été préservée. Il n'a pas voulu se distancier de l'analyse de l'expert, mais n'a pas non plus voulu décrire la manière de faire du Département fédéral de justice et police comme étant juridiquement fondée.

- Revenons aux élections. Les médias étrangers s'y sont beaucoup intéressés. Ils ont souvent dépeint notre pays comme «isolationniste» et «xénophobe». Craignez-vous que la «blochérisation» de la Suisse nuise à nos relations avec l'UE?

- Disons surtout que, même dans nos pays voisins, nos institutions sont souvent mal comprises. Il y a donc un besoin d'informer. Avec le parlement nouvellement élu, nous avons trois blocs de taille quasi identique et aucun ne peut imposer des décisions seul, sans faire d'alliances. Nous restons très clairement dans un système de concordance. Ce qui m'a le plus inquiété durant la campagne est qu'un certain parti ait choisi de faire de la politique en appliquant à tout le pays des messages décidés à Zurich, sans tenir compte des intérêts locaux. C'est difficilement compatible avec notre système fédéraliste.

- L'initiative anti-minarets ne contribuera pas non plus à redorer l'image de la Suisse. Et le peuple votera le 1er juin sur l'initiative de l'UDC sur les naturalisations, à quelques jours du lancement de l'Euro 2008...

- Nous avons reçu mandat du Conseil fédéral de préparer une stratégie de communication par rapport à l'image que nous véhiculons à l'étranger. Cela nous permettra de définir si nous devons prendre des mesures pour agir sur l'image de la Suisse en général ou s'il faut intervenir uniquement dans des cas particuliers. La capacité de la Suisse de débattre publiquement sur des sujets délicats, comme ces initiatives, fait partie de nos forces. Et montre la maturité politique des Suisses. Mais il est clair que nous devons à chaque fois expliquer notre système politique à l'étranger.

- La Suisse, Genève surtout, est depuis peu confrontée à la venue de Roms qui mendient. Comment faire face aux problèmes que posent ces nouveaux membres de l'UE?

- Tout d'abord, il n'y a pas d'afflux massif de Roms en Suisse. La migration en provenance des pays de l'Est reste très modeste. Nous ne nous sommes pas encore mis d'accord avec Bruxelles sur les modalités de l'extension de la libre circulation à la Roumanie. Mais déjà maintenant ces personnes peuvent venir trois mois en Suisse. Après, elles tombent dans l'illégalité et c'est aux cantons de prendre les mesures nécessaires. Le problème principal avec les Roms est qu'ils connaissent de grandes difficultés dans leur propre pays. L'UE a déjà haussé le ton envers la Roumanie à ce propos.

- La problématique des Roms confirme que la Roumanie est un cas particulier: ne devrait-il pas y avoir une réflexion au sein même de l'UE pour appliquer des règles différentes selon les pays?

- Ça n'est pas à moi de le dire. La politique européenne s'appuie sur une politique de non-discrimination qui oblige le respect de certains standards. C'est bien comme cela. Nous n'avons pas non plus de règles particulières pour nos minorités.

- Christoph Blocher est en train de plancher sur un «plan Roms». Avec le Département des affaires étrangères?

- Non. Je trouve d'ailleurs problématique de stigmatiser une communauté entière uniquement parce que certains d'entre eux agissent mal.

- La pression migratoire pourrait être plus forte depuis que l'Italie a durci sa politique envers les Roms. Faudrait-il, comme le fait l'Office fédéral des migrations (ODM) au Cameroun et au Nigeria, financer une campagne de sensibilisation dans leur pays pour les dissuader de venir en Suisse?

- Le plus important est de venir en aide aux gens sur place. Nous n'avons pas encore trouvé d'accord avec Bruxelles sur l'extension de la libre circulation des personnes à la Roumanie (et à la Bulgarie, ndlr) car il existe des divergences sur les modalités d'application de la clause de sauvegarde en cas de forte immigration. Mais une fois cela réglé, nous discuterons d'une éventuelle contribution de la Suisse à la réduction des disparités économiques et sociales sur place.

- Que vous inspirent d'ailleurs les spots diffusés au Nigeria et au Cameroun pour rendre les Africains attentifs au fait que la vie en Suisse n'est pas facile?

- Il est important de faire comprendre que l'Europe n'est pas un paradis et que le risque de se retrouver démuni, de se faire instrumentaliser existe. Mais l'objectif principal est bien de faire en sorte que les gens qui rêvent d'immigration puissent avoir un meilleur avenir dans leur pays.

- Un requérant congolais plusieurs fois débouté en Suisse a récemment obtenu gain de cause devant le Comité de l'ONU contre la torture. Cela ne donne pas une très belle image de la Suisse...

- Mais cet avis permet aussi de renforcer l'attention sur ce genre de cas. Il faut cependant avouer que les décisions sont souvent difficiles à prendre.