Micheline Calmy-Rey se rend du 29 au 31 mars en Turquie pour «approfondir» les relations entre Berne et Ankara. Un voyage préparé de longue date qui pourrait se transformer en savant numéro d'équilibriste pour les Suisses, plusieurs incidents diplomatiques ayant entaché les relations entre les deux pays ces dernières années. Mais tant la Turquie que la Suisse ont intérêt à oublier les frictions passées: la Turquie parce qu'elle est candidate à l'adhésion à l'Union européenne (UE) et doit montrer patte blanche, et la Suisse parce que la Turquie représente un partenaire économique important. En 2004, les exportations suisses vers la Turquie ont augmenté de 17% et le nombre de touristes suisses à se rendre sur place, de 48%.

La conseillère fédérale rencontrera son homologue turc, Abdullah Gül, mardi. Adhésion de la Turquie à l'UE, crise en Irak et droits de l'homme seront au menu des discussions. Micheline Calmy-Rey devrait également voir le président turc, Ahmet Necdet Sezer. Mercredi, la ministre des Affaires étrangères se rendra à Diyarbakir, grande ville kurde du sud-est. Elle visitera plusieurs ONG, dont un centre pour femmes victimes de crimes d'honneur. Enfin, la ministre sera jeudi à Istanbul pour prononcer un discours devant la Chambre de commerce Suisse-Turquie. Voilà pour le programme officiel.

L'affaire de la «note turque»

Reste la question du génocide arménien. En septembre 2003, la conseillère fédérale avait dû annuler un premier voyage agendé: les autorités turques avaient peu apprécié que le Grand Conseil vaudois reconnaisse officiellement les événements de 1915. En guise de représailles, elles avaient fait comprendre à Micheline Calmy-Rey qu'elle était «persona non grata». Deux mois plus tard, c'est le Conseil national qui adoptait un postulat reconnaissant le massacre des Arméniens par l'Empire Ottoman, décision qui n'avait pas contribué à apaiser Ankara. Depuis, une délégation de la Commission de politique extérieure du Conseil des Etats s'est rendue en Turquie et a quelque peu aplani les désaccords. C'était en août 2004. «Les récentes prises de position des autorités turques sur ce sujet vont dans le sens d'un examen historique, comme nous avons nous-mêmes fait notre devoir de mémoire avec les fonds en déshérence», précise l'ambassadeur Jean-Jacques de Dardel, chef de la Division politique I des Affaires étrangères. «Nous ne pouvons aujourd'hui plus parler de tensions: nos deux pays veulent aller de l'avant», insiste-t-il. Pour lui, le voyage de Micheline Calmy-Rey ne peut pas être qualifié de «délicat». D'ailleurs, en septembre, ce sera au tour de Joseph Deiss, ministre de l'Economie, de se rendre en Turquie. Avec pour mission de donner une nouvelle impulsion aux échanges commerciaux entre Berne et Ankara.

Juste avant la polémique autour du génocide arménien avait émergé l'«affaire de la note turque». Les services de renseignement turcs avaient accusé Micheline Calmy-Rey d'avoir eu, en août 2003, des contacts avec des opposants kurdes. Elle n'avait en fait été abordée que par une personne, en marge d'une conférence. Cette affaire avait poussé Pascal Couchepin à convoquer une séance extraordinaire du Conseil fédéral. Certains estiment que cette «affaire» a été la principale raison de l'annulation du voyage de Micheline Calmy-Rey. Elle a encore des répercussions aujourd'hui puisque la ministre s'est résolue à ne pas visiter les projets de la DDC à Diyarbakir. Officiellement par manque de temps, officieusement pour ne pas être accusée de partialité envers la cause kurde.

La dernière rencontre entre ministres des Affaires étrangères suisse et turc remonte à 2001. La fusillade survenue devant l'ambassade de Turquie à Berne en 1993 avait déjà fragilisé les relations entre les deux pays. Un manifestant kurde avait été tué et l'ambassadeur turc avait fini par avouer avoir tiré. Les deux pays avaient alors chacun rappelé leur ambassadeur.