Avec la prochaine éclipse de Micheline Calmy-Rey (MCR) du paysage politique suisse, c’est une cible de choix qui va disparaître de l’horizon des caricaturistes de la presse romande. A commencer par celui de Bürki dans 24 Heures qui, ce matin, nous gratifie d’un Kadhafi en larmes à la lecture d’un journal arabe où le départ de la conseillère fédérale figure à la «une». Même source d’inspiration pour Stef * dans 20 Minutes qui, lui, explique «les vraies raisons» de ce départ: une idylle finale avec celui sur qui les événements libyens de ces derniers mois lui font prendre une belle revanche (voir son dessin ci-dessous).(Stef pour «20 Minutes»)

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les médias suisses se montrent très contrastés sur le bilan qu’ils tirent de la carrière nationale de Micheline Calmy-Rey dans leurs éditoriaux. Si beaucoup louent la visibilité qu’elle a su donner à la diplomatie helvétique, d’autres critiquent néanmoins les formes qu’elle a choisies. Et certains, le fond. Mais de manière générale, le constat est unanime des deux côtés de la Sarine: elle a marqué d’une empreinte très personnelle la diplomatie helvétique neuf ans durant, en l’incarnant souvent à elle seule, brandissant son concept favori, celui de la «neutralité active». Avec, dit l’Agence télégraphique suisse (ATS), son «caractère bien trempé». Et son surnom, «Cruella», dont elle avait été affublée lorsqu’elle était responsable des Finances à Genève, se plaît à rappeler Swissinfo, qui fait sa propre revue de presse, «façon Janus».

Personne, avant elle, «n’a conféré une telle visibilité à la Suisse sur le plan international», écrit par exemple la Tribune de Genève sur son site, très utile – comme celui du Temps! – en ce jour férié de Jeûne genevois qui nous prive d’une édition imprimée des deux titres au bout du lac. Mais est-ce que cela suffit à faire de MCR «une grande Dame d’Etat? Peut-elle s’enorgueillir de véritables percées en faveur des intérêts de la Suisse dans le monde?» Non, répond sans hésiter la Julie. Car son «style cassant […] qui a notamment laissé des traces au sein de son département, son obstination qui trop souvent s’est confondue avec de la ténacité, ses prises de position parfois plus militantes que dirigeantes, son obsession du contrôle de sa communication et de son image ont desservi sa politique.» Mais, dans le fond, elle a «osé casser la diplomatie molle et fuyante d’une Suisse figée dans sa neutralité» et «aucune autre politicienne, au cours de ces dernières années, n’a été aussi attaquée que la pourtant très populaire ministre des Affaires étrangères», constate le Blick, qui propose aussi un très joli «Diashow», intitulé «Adieu, Micheline»

«Sa diplomatie offensive et sûre d’elle-même» ne collait pas à la conception politique de beaucoup de gens. Sur la scène mondiale, ce que 24 Heures qualifie d’«incontestable visibilité nouvelle» de la politique étrangère suisse a été le résultat d’une manœuvre presque brutale: elle a «secoué les tapis de la vieille tradition des bons offices», dit le quotidien vaudois, cette «conseillère fédérale atypique, terriblement Genevoise avec une manière toute personnelle de se projeter dans les affaires du monde, fière de porter ses différences – vestimentaires autant qu’idéologiques.» Mais, nuance, «elle aura aussi beaucoup déçu. Issue de la grande vague féministe portée par Christiane Brunner, la ministre aura peu agi pour la cause des femmes au-delà des effets d’annonce. Et peu usé de sa popularité pour influencer les grands dossiers sociaux et économiques du pays. Au cœur d’une incessante polémique, bruyante autant qu’insaisissable et largement incomprise, Micheline Calmy-Rey n’aura rien fait comme les autres et s’offre une excentricité suprême: elle ne démissionne pas, elle s’en va.»

Dur. Plus dur que le blog «Signature» de la Radio suisse romande, qui précise: «Fière d’être, comme elle le répète souvent, une «femme quota», en référence à ses premières élections dans le canton de Genève, elle ne manque non plus jamais une occasion de rappeler aussi qu’elle est mère et grand-mère… c’était d’ailleurs la première maman élue au Conseil fédéral. Son engagement en faveur de l’égalité des sexes a largement transcendé son mandat à la tête des Affaires étrangères, même si l’on se souvient surtout de la polémique suscitée par son engagement à pousser davantage de femmes vers la carrière diplomatique. Alors même si les grands favoris à sa succession sont tous des hommes, nul doute que Micheline Calmy-Rey verrait d’un bon œil que des politiciennes se lancent aussi dans l’aventure.»

Avec elle, «la petite musique helvétique est devenue plus audible», écrit aussi La Liberté, qui regrette par exemple chez elle «un minimum de sensibilité au souffle historique de la construction européenne» et rappelle que selon les câbles diplomatiques américains diffusés par le site WikiLeaks, MCR serait «une activiste qui critique les Etats-Unis». Le quotidien fribourgeois précise que «l’accusation remonte à 2006. Divulguée en début d’année, elle n’a fait que conforter l’opinion de ses adversaires qui accusent la cheffe du Département des affaires étrangères d’avoir privilégié le one woman show, au risque de se mettre à dos les puissants de ce monde. Par contre, l’opinion publique lui a été reconnaissante de son franc-parler. La socialiste genevoise a bénéficié pendant plusieurs années d’une cote d’amour inébranlable. A l’heure de tirer le bilan, il faut tenir compte de cette double appréciation.»

MCR aurait donc «donné un visage et une voix à la diplomatie suisse, mais ses initiatives ont polarisé le monde politique comme jamais», ce qui ressort du remarquable et très beau dossier web publié par Le Matin, évoquant de manière très exhaustive le parcours d’une MCR presque toujours souriante sur les photographies qu’il a choisies. Du plus sérieux, au plus «futile», comme son passage triomphal sur le plateau des Coups de cœur d’Alain Morisod, interprétant «Les trois cloches» de Jean Villard-Gilles. Quoi qu’il en soit, résume-t-il, «une sacrée tronche s’en va».

Son départ marque «la fin d’une époque», celle de la «collégialité outrepassée», du temps des Blocher et autres Couchepin: la Neue Zürcher Zeitung parle d’«ardeur à la tâche». Elle a mis en avant «sa popularité en face de la classe politique», créant ainsi une certaine «irritation». D’ailleurs, MCR «peut être odieuse avec ses collaborateurs», écrivent L’Express et L’Impartial, étonnés de son manque de diplomatie dans son action personnelle, mais qui saluent sa «très grande intelligence». Notamment avec la fameuse Initiative de Genève, «l’une de ses plus belles réussites»: «Certes, cela n’a pas abouti concrètement – du moins pas encore, espérons-le – mais il s’agit du premier texte israélo-palestinien proposant une solution globale.»

Tout comme le St. Galler Tagblatt, qui titre: «Adieu, Madame Eigensinn» (Madame l’obstinée). «Adorée ou détestée, cinglante ou touchante», commente La Gruyère, elle «aura déchaîné les passions». Le journal fribourgeois conclut: elle «aime la lumière. Pour elle, pour son département, mais aussi pour son pays.» Aux yeux du Nouvelliste, elle a cependant «compris la leçon. Elle n’a recueilli que des éloges pour sa seconde année présidentielle. Cela faisait longtemps que le Conseil fédéral n’avait plus semblé aussi uni.»

Enfin, tous les médias – mais c’est un autre sujet que nous aurons l’occasion d’aborder plus en détail dans une, deux, trois, quatre (?) revues de presse web à venir – abordent aussi les conséquences tactiques de la démission de MCR. Le Tages-Anzeiger, par exemple, juge la situation désormais très délicate pour le siège d’Eveline Widmer-Schlumpf. De son côté, la Südostschweiz n’hésite pas à parler d’une «passionnante partie de poker» à venir. Pour davantage de détails, on lira avec beaucoup d’intérêt la revue de la presse alémanique faite par l’ATS, que publie notamment le site de la Basler Zeitung. Qui d’ailleurs l’assassine, en affirmant qu’en matière de politique étrangère et d’image de la Suisse, Micheline Calmy-Rey laisse derrière elle un «champ de ruines, dont les cratères et la terre en feu seront encore à visiter pendant des années».

Une fine analyse est aussi livrée sous la plume de notre ex-collègue Jean-Claude Péclet, exilé au «Matin Dimanche» et auteur du blog Béquilles. Extraits les plus croustillants: «Je lis ou entends dans les médias qu’en annonçant son départ, Micheline Calmy-Rey a « défendu son bilan ». Ce cliché journalistique est, en l’occurrence, faux et en conforte un autre, celui d’une Calmy-Rey indécrottablement coquette – ce qu’elle est parfois, mais pas dans ce cas. La ministre sortante a dit deux choses. D’abord, elle a répété sa conviction que se barricader n’est pas une option de politique étrangère, et que la diplomatie ne se résume pas à la défense acharnée, voire hargneuse des intérêts nationaux. Pour un non-Suisse, cela ressemble à une lapalissade. Ici, c’est malheureusement le genre de vérité qui ne va pas de soi. [...] La politique étrangère, ce n’est pas seulement trépigner pour entrer dans l’Union européenne, comme le caricature l’UDC. C’est nouer des contacts partout où l’on peut, entretenir ses réseaux. [...] [Il faut donc] des politiciens forts comme un Max Petitpierre, un Jean-Pascal Delamuraz. [...] Des politiciennes fortes comme Micheline Calmy-Rey. [...]

»Le second message qu’a délivré Micheline Calmy-Rey est qu’il n’existe en Suisse aucun consensus en matière de politique étrangère. C’est, hélas, la triste vérité. Une bonne partie de la classe politique emmenée par l’UDC continue de croire et clamer qu’il suffit de brandir les hallebardes comme à Morgarten pour que le monde terrifié se jette à nos pieds. La santé (relative) de l’économie suisse face à la zone euro renforce cet autisme arrogant. Ajoutez-y une dose d’insécurité et de ras-le-bol face à l’immigration, et vous avez tous les ingrédients d’une politique de repli dont le prix pourrait se révéler élevé à terme. [...] Il est inquiétant de penser qu’après Micheline Calmy-Rey se dessine un grand vide. On dit que Didier Burkhalter est intéressé par le poste: il devrait d’abord régurgiter le parapluie qu’il semble avoir avalé. Simonetta Sommaruga? C’est un peu le même problème. Doris Leuthard? Elle a de l’entregent, mais vient de changer de département. Johann Schneider-Ammann, Evelyne Widmer-Schlumpf, Ueli Maurer? N’en parlons pas. Le ou la nouvelle venu(e) socialiste? A voir, mais il ou elle aura le désavantage de l’apprentissage. L’attention va beaucoup se concentrer sur le jeu des partis et des personnes d’ici décembre. Ce serait bien qu’il en reste un peu pour s’intéresser aux questions importantes que soulève Micheline Calmy-Rey en quittant son poste.»

Et les journaux tessinois, alors, pour lesquels est venu le temps de repourvoir un fauteuil «italophone», que disent-ils? MCR a brandi la «démocratie publique comme étendard», pour le Corriere del Ticino. Même angle d’appréciation dans La Regione, qui loue sa «cohérence», malgré le fait qu’«une grande partie de la classe politique suisse n’était pas préparée à voir une femme ainsi en mouvement, sûre d’elle-même, capable, qui sera même parvenue à redonner à la Suisse un rôle prépondérant dans la diplomatie mondiale». Mais le quotidien attend aussi «un signe clair» de la présidence du Parti socialiste suisse en faveur d’une candidature tessinoise.

* Stef, de son vrai nom, Stéphane Monnier, vient d’ailleurs de sortir aux Editions Glénat (Suisse) l’album de «B12 et Vitamine». Il le dédicacera ce week-end au festival BD-FIL, place de la Riponne à Lausanne, samedi 10 septembre de 11 h à 13h30 et dimanche 11 de 15h30 a 17h30.