On l'attendait depuis si longtemps qu'il est encore difficile d'y croire. Et pourtant. L'établissement destiné à accueillir les délinquants mentalement perturbés et dangereux prend forme.

Le texte d'un projet de loi, dont Le Temps s'est procuré une copie, est actuellement en consultation dans les services concernés de l'Etat de Genève. Il s'agit d'ouvrir un crédit d'étude pour la mise en œuvre du programme «Curabilis». Soit la construction d'un bâtiment pouvant recevoir une soixantaine de détenus sous le coup d'une mesure d'internement.

Il y a trente-neuf ans…

Constantin Franziskakis, directeur de l'Office pénitentiaire, confirme cette volonté d'aller rapidement de l'avant: «J'ai reçu comme mission de la part de la présidente du département Micheline Spoerri de traiter ce dossier de manière prioritaire.»

Dans le cadre du concordat romand et tessinois sur l'exécution des peines et des mesures, le canton de Genève s'était engagé – c'était il y a trente-neuf ans – à créer une section spéciale pour les détenus mentalement anormaux. Ceux dont le suivi thérapeutique est problématique en prison et qui sont trop dangereux pour être placés dans hôpital. Pour de multiples raisons d'ordre politique et budgétaire, cette structure n'a jamais vu le jour.

Pour sortir du tunnel

La planification pénitentiaire, adoptée en août 2003 par le Conseil d'Etat, a été le premier pas d'une renaissance. La réflexion est aujourd'hui, sur papier du moins, à bout touchant. Les options de ce projet ont été discutées en collaboration avec les responsables de la médecine pénitentiaire et de la direction des bâtiments.

Selon Constantin Franziskakis, l'évolution d'une population carcérale toujours plus psychiatrisée rend cette construction inéluctable: «On ne peut plus faire face avec les moyens qui sont les nôtres. Malgré le durcissement prévu par le nouveau Code pénal, il faudra garder à l'esprit que la guérison reste un objectif. Pour toute une série de délinquants, il s'agit désormais de mettre en place autre chose qu'un tunnel sans sortie.»

Les flous de l'internement

Même si les futures dispositions sur l'internement de sécurité et l'internement à vie sont encore des plus floues et qu'on attend l'issue des retouches proposées par Christoph Blocher, il apparaît déjà que les besoins de structures adaptées ne pourront que se renforcer.

«Il y a une vaste incertitude sur ce que seront les différentes modalités d'internement. On ne sait pas qui sera concerné et où devront aller ceux qui, par exemple, ne sont pas malades mais jugés dangereux. Sans parler des détenus qui seront frappés d'une mesure dite à vie, et déclarés incurables en l'état des connaissances scientifiques, et qu'il faudra bien soigner pour les aider à supporter la situation», relève Gérard Niveau, responsable genevois de la médecine pénitentiaire.

En clair, il y aura beaucoup plus de cas. Le nouveau Code pénal prévoit d'ailleurs la création de lieux spécialisés pour l'exécution des mesures de sûreté.

Un mastodonte

Pour favoriser les synergies, le projet prévoit de regrouper sur un même terrain: le nouvel établissement, le quartier carcéral psychiatrique (qui dispose de sept lits) et le centre de sociothérapie de la Pâquerette. Situé au 4e étage de Champ-Dollon, celui-ci accueille jusqu'à onze détenus présentant de graves désordres de la personnalité.

Les structures seront bâties sous la forme de petites unités séparées et modulables afin de s'adapter aux besoins. La construction principale, et ses 60 places, est déjà qualifiée par les plus sceptiques de «mastodonte». Des craintes se font sentir dans les milieux psychiatriques soucieux que l'efficacité thérapeutique et aussi la viabilité d'un tel lieu ne soient pas oubliées dans la facture finale.

Défiance populaire

Enfin, la venue de délinquants, surtout s'ils sont taxés de dangereux, est toujours source d'inquiétude dans la population. Les autorités vaudoises en ont fait l'expérience en été 2003 à Payerne où un référendum a balayé la construction d'un EMS carcéral destiné justement à ceux qui souffrent de troubles psychiques. Le projet a purement et simplement été abandonné, et le Conseil d'Etat vaudois a renvoyé la balle à Genève en économisant au passage 35 millions de francs.

Afin de prévenir ce type de mésaventure, Constantin Franziskakis a pris les devants en invitant les maires des trois communes concernées à visiter Champ-Dollon. La prison est appelée à prendre une nouvelle carrure. Son mur devra être réaménagé afin d'encercler ce futur complexe et garantir une sécurité maximale.