Santé publique

Mieux s’armer face à la violence conjugale

L’an dernier, dix-huit femmes sont mortes en Suisse sous les coups de leur conjoint. Dans le canton de Vaud, une nouvelle loi doit permettre de mieux lutter contre cette violence domestique silencieuse

Ce sont les voisins qui ont appelé la police. Jusqu’alors, ils avaient préféré ne pas se mêler d’une histoire «qui ne les regardait pas». Mais si les cris déchirants devaient recommencer, ils interviendraient. Vers 21 heures, un soir de semaine, deux policiers sont entrés dans cet appartement du centre-ville de Lausanne. Ils ont découvert Marie* défigurée, le visage tuméfié par les coups de son mari.

Une histoire tristement banale: la police vaudoise recense en moyenne huit infractions liées à la violence domestique par jour. Les coups peuvent être fatals: 18 femmes ont succombé l’an dernier. En Suisse, le couple tue.

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Depuis deux ans, l’Etat de Vaud s’est déjà engagé à renforcer les mesures d’éloignement du domicile conjugal des auteurs de violence. Avec ce credo: «Qui frappe part.» Ce n’est plus la victime, et souvent ses enfants, que l’on arrache à son foyer. Ce soir-là, le conjoint de Marie s’est vu retirer ses clés par la police et a été sommé de quitter le domicile pour dix jours.

Les forces de l’ordre lui ont proposé un entretien au Centre prévention de l’Ale, pour l’aider à mettre des mots sur ses excès de violence, puis une participation à des groupes thérapeutiques. Marie et ses enfants pourront, eux, bénéficier de l’aide de deux assistants sociaux à domicile dans les 48 prochaines heures.

Nouvelle loi vaudoise

Ces mesures déjà en place n’avaient jusqu’à maintenant aucun cadre juridique. Ces jours-ci, le parlement vaudois discute de et amende la loi d’organisation de la lutte contre la violence domestique (LOVD). La ministre PLR Jacqueline de Quattro s’est beaucoup inspirée de Zurich, qui ordonne des consultations aux auteurs de violences, et de Neuchâtel, où les actes de violence conjugale sont poursuivis d’office, et non plus après le dépôt d’une plainte. La loi vaudoise devrait entrer en vigueur début 2018.

«Le sujet est grave et tous les partis politiques s’accordent à dire que la violence conjugale est une affaire de santé et de sécurité publiques», raconte la députée socialiste Claire Attinger Doepper, présidente de la Commission de politique familiale. «Lorsque je rapportais le travail de notre commission en séance de Grand Conseil il y a deux semaines, j’ai été entourée d’un silence inhabituel. D’ordinaire, la salle du parlement est plutôt dissipée.»

Contre la sacro-sainte sphère privée

Que dit cette nouvelle loi? Les auteurs de violences seront plus systématiquement éloignés du domicile, et ce jusqu’à trente jours, dès l’intervention de la police. Ils pourront en outre, dès que la loi fédérale aura été modifiée, être astreints au port d’un bracelet électronique. Avant les coups, les injures ou les menaces, si elles traduisent un comportement à haut risque, peuvent justifier une expulsion. Autre nouveauté, les enfants passeront de témoins à victimes directes, et seront inclus dans la prise en charge.

La gauche regrette que la loi ne soit pas plus contraignante dans la prise en charge de l’auteur des violences. «J’aurais aimé que l’on repousse encore un peu cette sacro-sainte sphère privée que l’on n’ose pas toucher en Suisse et qui freine le champ d’action des interventions extérieures», soupire Claire Attinger Doepper. 

Autre reproche: les entretiens socio-éducatifs obligatoires pour les auteurs se limitent à une séance, alors que la gauche et les experts auditionnés en auraient voulu au minimum trois. De plus, le texte de loi n’impose pas une information systématique aux centres LAVI (loi sur l’aide aux victimes) après une intervention policière. Or cela permettrait d’entrer rapidement en contact avec la victime, qui renonce une fois sur deux à appeler à l’aide.

Le futur, seul ou à deux

Isabelle Chmetz fait partie des experts auditionnés. Elle est directrice des deux pôles d’aide concernant la violence domestique à Lausanne, soit le Centre MalleyPrairie pour les victimes et le Centre prévention de l’Ale pour les auteurs. «Notre objectif n’est pas de faire la morale mais de diminuer la récidive.» La directrice est soulagée que le dogme ait été inversé: une femme qui quitte le domicile avec ses enfants, c’est un déracinement supplémentaire.

Dès lors, faut-il des foyers pour les auteurs de violences expulsés de chez eux? Pas nécessairement, répond Isabelle Chmetz. «Par manque de besoin, parce que les gens préfèrent dormir chez des proches, à l’hôtel ou même dans leur voiture plutôt que de se retrouver avec d’autres gens catégorisés violents. En revanche, les victimes sont rassurées de savoir que l’on s’occupe de leur conjoint.»

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Et qu’en est-il des hommes battus? Ils seraient une trentaine par année dans le canton et restent extrêmement minoritaires, notamment parce qu’ils ne se font pas connaître en taisant leur condition. Un service leur sera prochainement offert à la Consultation ambulatoire de la Tour. De même, les femmes violentes - une minorité, au même titre que les hommes victimes – sont concernées par la loi et peuvent également bénéficier du Centre prévention de l’Ale.

Tout l’enjeu de ces mesures est de protéger les victimes mais aussi d’offrir un avenir, commun ou non, aux deux parties. Marie fait partie des deux tiers des couples qui ne se remettront pas ensemble après l’éloignement forcé. Avec de l’aide, elle tentera de dépasser le sentiment de honte qui la retient prisonnière.

*Prénom d’emprunt.

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