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Pourquoi les migrantes avortent plus

50% des femmes qui recourent à l’interruption de grossesse sont de nationalité étrangère. Sensibiliser les migrantes dans une situation déjà précaire est un défi

Pourquoiles migrantes avortent plus

Santé 50% des femmes qui recourent à l’interruption de grossesse sont de nationalité étrangère

Sensibiliser les migrantes dans une situation déjà précaire est un défi

Les auteurs de l’initiative «Financer l’avortement est une affaire privée» ne manquent pas de le relever: parmi les femmes ayant recouru à une interruption de grossesse en Suisse, environ 50% sont de nationalité étrangère, alors qu’elles ne représentent que 27% des résidentes de 15 à 44 ans. «De là à supposer que l’avortement est utilisé comme un moyen gratuit de contraception, il n’y a qu’un pas», écrivent les initiants dans leur documentation. Trop vite dit. Car des raisons bien plus complexes expliquent ces statistiques: la difficulté d’accès à l’information et à la contraception, ou encore la précarité dans laquelle ­vivent les migrantes.

Le taux d’interruption de grossesse est deux à trois fois plus élevé chez les femmes étrangères que chez les Suissesses. Il varie fortement selon l’origine. Les Suissesses, par exemple, sont 4,3 sur 1000 à avoir recouru à une IG en 2010. Ce taux est près de trois fois plus élevé chez les femmes d’ex-Yougoslavie (12,2), entre six et sept fois plus élevé chez les Latino-Américaines (28,3) et plus de dix fois chez les Africaines (49,1). Il s’agit d’une estimation de l’Office fédéral de la statistique pour 2010, car tous les cantons ne récoltent pas de données sur les nationalités.

Les professionnels de la santé sexuelle s’insurgent contre l’idée que l’avortement puisse être considéré comme un moyen gratuit de contraception. «Qu’elle soit d’origine suisse ou étrangère, aucune femme ne banalise une interruption de grossesse ni ne la considère comme un contraceptif», assurent de concert Lorenza Bettoli Musy et Angela Walder Lamas, respectivement responsable de l’Unité de santé sexuelle et planning familial des Hôpitaux universitaires de Genève et conseillère en santé sexuelle.

«Les migrantes cumulent les facteurs de fragilisation», explique Angela Walder Lamas. Certaines d’entre elles sont dans une situation de survie, parfois sans statut légal. «Leur priorité est de trouver un travail et un logement. Elles pensent moins à leur santé en général et sont moins vigilantes face à la contraception», poursuit la conseillère en santé sexuelle. Si elles avortent plus souvent que les Suissesses, c’est aussi parce que leur situation sociale, économique et affective ne leur permet pas de poursuivre une grossesse. Elles doivent y renoncer car elles n’ont pas les moyens d’assumer l’enfant à venir.

De plus, en Suisse, les jeunes ont accès à l’éducation sexuelle dans le cadre scolaire, ce qui n’est pas ­toujours le cas chez les migrantes. ­ «Elles appliquent des méthodes contraceptives moins sûres, comme le calcul des jours ou le coït interrompu, qui ne nécessitent pas de médecin», poursuit Angela Walder Lamas, qui cite encore l’accessibilité des soins. Définir un moyen contraceptif ou le renouveler passe par une visite chez le médecin. Il faut dès lors prévoir éventuellement un interprète pour le comprendre et se faire comprendre. Une femme qui travaille dans l’économie domestique n’ose peut-être pas prendre congé. Et ça coûte. «Autant de raisons de remettre ce rendez-vous à plus tard», résume Angela Walder Lamas. Sans parler que la contraception en tant que telle a un prix.

Santé sexuelle Suisse, l’organi­sation faîtière des centres de consultation et de formation pour la santé sexuelle, s’intéresse de près à cette problématique, qui figure parmi ses nouvelles priorités depuis la décriminalisation de l’avortement en 2002. Responsable de projet, Christine Sieber explique qu’atteindre les femmes migrantes est un défi.

Les centres de planning familial se rendent compte que, pour toucher cette catégorie de la population, il faut aller à sa rencontre. Et prendre le temps de comprendre la propre culture et les traditions d’une communauté avant de parler de la fertilité et de la contraception. De nombreux projets allant dans ce sens se développent dans toute la Suisse. Médecins du monde, par exemple, s’investit dans des programmes à Lausanne, à Neuchâtel et à La Chaux-de-Fonds. Genève est également citée en exemple. L’Unité de santé sexuelle et planning familial des HUG collabore avec plusieurs associations d’aide aux migrantes. Elle travaille aussi avec ce qu’elle appelle des «ambassadrices», soit des migrantes déjà sensibilisées et qui jouent le rôle de relais auprès de leur communauté. «Ce travail ne sera jamais fini. Parce que des migrantes s’intègrent, certaines repartent, d’autres viennent», explique Lorenza Bettoli Musy.

Toujours est-il que cette approche demande des moyens et qu’il en faudrait beaucoup plus, estime Christine Sieber. Et une autre idée peine à s’imposer: la prise en charge de la contraception, au moins pour les couches défavorisées et les jeunes. Jusqu’à ce jour, toutes les motions parlementaires demandant cette gratuité ont échoué.

«Les migrantes cumulent les facteurs de fragilisation. Elles pensent moins à leur santé en général»

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