Emprise

Migrantes victimes de magie noire: un nouveau défi pour les services sociaux

Un phénomène inquiétant se développe en Suisse: le désarroi douloureux de prostituées nigérianes convaincues de vivre sous la menace d’un sorcier. Des témoins racontent

Des Africaines ensorcelées: telle est la nouvelle population à laquelle sont confrontés certains services sociaux suisses. Une population encore peu nombreuse mais en augmentation du fait des puissants courants migratoires qui traversent actuellement la Méditerranée. Le défi est double. Il consiste d’une part à comprendre ce phénomène étrange, produit d’une culture radicalement étrangère, de l’autre à tenter de soulager les souffrances, irrationnelles mais non moins réelles, causées par la magie noire.

Les cas d’envoûtement concernent essentiellement des prostituées nigérianes. Les réseaux criminels qui les envoient en Europe exigent d’elles des sommes très importantes, de l’ordre de 50 000 à 80 000 francs, soit de dix à vingt fois les «frais de voyage» qu’elles sont censées rembourser. Pour garder ces femmes sous leur contrôle et s’assurer cet argent, ils usent de tous les moyens à leur disposition: la menace physique directe, la menace sur les familles demeurées au pays et… la religion.

Le dieu des joueurs et des tricheurs

Avant leur départ, les futures prostituées sont conduites chez un sorcier. L’homme leur prélève des cheveux, des poils pubiens et des morceaux d’ongle qu’il range dans une boîte. Simultanément, il leur entaille la peau pour introduire dans leurs plaies une décoction d’herbes et de sang. Selon la tradition africaine du «juju», il est supposé gagner de cette façon une forte emprise sur les jeunes femmes, au point de pouvoir les tuer ou les rendre folles à distance si elles ne remboursent pas leur «dette».

«Les réseaux de prostitution utilisent tout particulièrement la figure d’Eshu, le dieu des joueurs et des tricheurs, un personnage connu pour voyager dans les rêves, explique Stephan Fuchs, spécialiste de l’immigration nigériane et fondateur du site Trafficking.ch. Pour avoir baigné depuis leur plus tendre enfance dans un monde imprégné de magie, les filles en ont une peur panique. Elles sont tellement convaincues qu’un malheur les attend à la première incartade que, dès le rite achevé, elles se comportent en esclaves de leurs recruteurs.»

Comme elles n’ont de toute façon pas d’autre moyen d’existence que la prostitution, elles choisissent la plupart du temps d’obéir à leurs proxénètes et de payer leur dû.

L’angoisse est si forte qu’elle cause des désordres psychiques importants. Stephan Fuchs évoque le cas d’une Africaine hébergée dans un foyer suisse et normalement en sécurité mais poursuivie par sa crainte du mauvais sort. La femme a été retrouvée un jour au sol, secouée de convulsions. Transportée à l’hôpital, elle ne s’est plus souvenue de rien après quelques heures mais est retombée à plusieurs reprises dans la même transe les jours suivants.

«Ces femmes voudraient se libérer mais elles ne savent pas comment faire, observe une jeune migrante ghanéenne, Gifty Amponsah. Comme elles n’ont de toute façon pas d’autre moyen d’existence que la prostitution, elles choisissent la plupart du temps d’obéir à leurs proxénètes et de payer leur dû. Mais cela leur prend de longues années et, une fois qu’elles n’ont plus rien à craindre pour elles-mêmes, elles sont souvent devenues incapables d’empathie. Beaucoup d’entre elles deviennent alors maquerelles et recrutent à leur tour des filles.»

Certaines dorment avec des Bibles sur leur oreiller pour empêcher Eshu d’envahir leurs rêves

Il n’en existe pas moins des moyens de s’émanciper plus tôt. «Pour neutraliser les dieux du «juju», il faut recourir à un Dieu plus puissant, celui de Jésus, assure Gifty Amponsah. Il n’est pas facile de convaincre les Africaines de son efficacité. Mais cela marche. Si les sorciers font de la magie, le Dieu chrétien, lui, fait des miracles. A partir du moment où on croit en Lui, Il nous rend confiance en nous-mêmes et nous libère. Beaucoup de femmes essaient. Vous seriez étonné du nombre de prostituées africaines analphabètes qui possèdent la Bible. Elles sont incapables de la lire mais elles espèrent toutes que sa présence les protégera.» Stephan Fuchs confirme: «Certaines dorment avec des Bibles sur leur oreiller pour empêcher Eshu d’envahir leurs rêves.»

Symptômes de stress post-traumatique

Médecin psychiatre de l’association Appartenances à Lausanne, Maria Rio Benito a suivi une victime du «juju». C’était une requérante d’asile nigériane, qui avait une peur bleue de deux personnes éloignées: une maquerelle établie dans le sud de l’Espagne et un homme resté en Afrique. «Cette jeune femme présentait des symptômes classiques de stress post-traumatique, se souvient la doctoresse: des cauchemars à répétition, des crises d’angoisse invalidantes et un profond isolement social. Il existe dans toutes les cultures des mécanismes d’influence susceptibles de guérir ou de nuire. Le phénomène du «juju» doit être compris dans le contexte plus large de la précarité sociale de ses victimes. Et il doit être soigné comme tel.»

Maria Rio Benito a tenté de soulager la jeune femme au moyen d’un traitement de psychotraumatologie en plusieurs étapes: en la sécurisant sur le plan psychique, puis en la confrontant aux souffrances endurées. L’expérience s’est avérée positive. La patiente a accompli de gros progrès. Elle a appris le français et s’est impliquée dans des groupes de socialisation de femmes. Las! Elle a interrompu brutalement le processus après avoir reçu une réponse négative de l’Etat à sa demande d’asile. Entrée dans la clandestinité, elle n’est plus revenue à la consultation.

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