Tessin

Migrants: à la frontière italo-suisse, un été explosif à venir

Les signes avant-coureurs de l’arrivée massive imminente de migrants à Chiasso sont tangibles. A Côme, les acteurs sur le terrain s’inquiètent et dénoncent «le mutisme helvétique»

L’endroit est plein à craquer. Des Italiens, des Tessinois, des Africains. Nous sommes à l’Espace Natta au cœur de la vieille ville piétonne de Côme, ville italienne frontalière avec le Tessin. L’occasion: le vernissage de Migrants, femmes et hommes au-delà des frontières. Cette exposition présente le travail des photoreporters italiens Carlo Pozzoni et Mattia Vacca, réalisé l’été dernier lorsque des centaines de migrants, refoulés à la frontière suisse, squattaient la gare de Côme et ses abords.

Des files d’attente interminables pour un plat de pâtes, des corps endormis sur l’herbe, des policiers italiens en tenue antiémeute, des jeunes qui jouent au foot au milieu des tentes de fortune… Autant de clichés couleurs et en noir et blanc qui rappellent un passé récent mais qui pourraient représenter un futur proche. Les images sont vendues au bénéfice de la paroisse de Rebbio, celle de Don Giusto della Valle, le prêtre qui depuis des années est en première ligne pour accueillir les migrants.

Habillé en civil, la barbe de deux jours, malgré l’ambiance festive, Don Giusto est inquiet. «Une centaine de personnes passent déjà la nuit dans la rue, qu’est-ce que ce sera en juillet? s’exclame-t-il. Lorsque l’on dort dehors, on perd sa dignité.» La semaine dernière, le curé de Rebbio dénonçait l’insuffisance d’espaces et de ressources humaines dédiés aux nouveaux arrivants, enjoignant les autorités d'«ouvrir leur cœur et leurs portes de façon intelligente à cette humanité qui, dans le désert, les prisons libyennes et en mer, a couru des risques mortels».

2017 plus chaud que 2016

L’été 2017 s’annonce chaud, plus encore que l’an passé. Entre le 1er janvier et le 19 avril, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 42 974 migrants et réfugiés sont arrivés par mer en Europe, dont 80% en Italie. Soit 10 000 de plus qu’au même moment en 2016. Pour le seul week-end dernier, plus de 6000 personnes auraient entrepris de traverser la Méditerranée. En conséquence, le nombre de migrants débarquant à la gare centrale de Milan et souhaitant progresser vers le nord de l’Europe augmente quotidiennement.

Directeur de Caritas Côme, Roberto Bernasconi rappelle que, l’été dernier, les arrivées massives à Milan avaient précédé de quelques semaines l’urgence à la frontière italo-suisse: «La machine d’accueil est désormais mieux rodée, reconnaît-il, mais la situation demeure alarmante.» Il dénonce «le désintérêt total de la classe politique italienne, qui s’est focalisée sur l’élection française, alors que ce qui se passe ici aura des conséquences sur toute l’Europe». Depuis le début de l’année, les présences à la cantine populaire de Caritas se sont multipliées à tel point qu’une deuxième a dû être ouverte.

Pressions pour un corridor humanitaire

Alors qu’une centaine de repas quotidiens étaient distribués en 2016 à cette même époque, on en a servi ces jours jusqu’à 180. Certains bénéficiaires doivent patienter deux heures pour manger. Egalement présente à l’Espace Natta, Celeste Grossi, candidate de la gauche à la mairie de Côme aux élections communales qui se tiennent le mois prochain, se dit aussi préoccupée. Parmi ses promesses électorales: presser la Suisse de créer un corridor humanitaire entre les deux pays.

«Ceci est notre droit et notre devoir, estime la conseillère communale. Déjà, en juillet dernier, nous nous sommes mobilisés dans ce sens, nous heurtant au mutisme helvétique.» Sur le chemin du retour vers le Tessin, nous observons que, pour l’instant, devant la gare de Côme, seuls une quinzaine de policiers et un fourgon de la police douanière sont parqués. Sur les quais, des deux côtés de la voie menant en Suisse, une autre dizaine de carabinieri sont déployés.

Conteneurs mis à disposition par la Confédération

«Il y a des étrangers qui font tout pour traverser la frontière», explique une policière, faisant vraisemblablement référence aux deux Africains souhaitant gagner la Suisse électrocutés sur le toit d’un wagon plus tôt cette année. En arrivant à Chiasso, première station suisse, les gardes-frontière ratissent le train et en expulsent une douzaine de jeunes hommes de couleur, sans passeport ni bagage.

A Berne aussi, on sent la pression monter. Responsable de la communication de l’Administration fédérale des douanes, David Marquis relève que 4185 migrants ont été interceptés à la frontière sud au premier trimestre 2017, contre 1253 durant la même période de 2016. En guise d’infrastructures d’accueil supplémentaires, pour contrôler, enregistrer et soigner les migrants, 143 conteneurs seront mis à disposition par la Confédération à Chiasso en cas d’afflux massif.

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