A quatre mois de la Gay Pride prévue pour juillet en Valais, les milieux intégristes du canton allument le feu, pour ne pas dire le bûcher. Samedi, dans Le Nouvelliste, ils ont pu faire paraître une annonce pleine page réclamant l'interdiction de cette manifestation par le biais d'une pétition. Cette annonce n'est pas signée, si ce n'est qu'elle indique que l'on peut aussi parapher la pétition sur le site www.romandit.ch. On peut en conclure qu'il s'agit de l'association du même nom, qui a succédé à l'association intégriste Citadelle, dirigée par Dominique Giroud. Ses membres se sont déjà illustrés dans la campagne d'affiches anti-avortement, pour laquelle ils ont été, symboliquement, condamnés l'automne dernier.

Cette page est une véritable déclaration d'homophobie primaire. Sur la base de prétendues statistiques américaines, ses auteurs estiment que l'homosexualité est dégradante pour la santé publique, qu'elle implique, pour la jeunesse, «une dégradation des mœurs», qu'elle mène à la pédophilie, qu'elle est un péché mortel pour l'Eglise, et qu'elle engendre la criminalité dans la société. Sur ce dernier point, il est écrit: «A San Francisco, un homicide sur dix est le résultat de pratiques sadomasochistes entre homosexuels», et que «chez les lesbiennes américaines, le taux de mortalité provenant de meurtres est d'environ 600 fois plus élevé que pour l'ensemble des femmes américaines». Les Valaisans iront vérifier. Pour couronner le tout, une photo illustrant la page – photo prise lors de la Gay Pride parisienne de l'année passée – est titrée: «Tantes à Sion. Tentation diabolique.» Comme quoi on peut être intégriste et avoir le sens du calembour.

Etant donné les assertions outrancières contenues dans cette annonce à la limite de l'incitation à la haine, Le Nouvelliste a-t-il été bien inspiré d'en accepter la publication? Son rédacteur en chef, François Dayer, se prononce tout d'abord sur le fond: «Je ne suis pas contre le mouvement, mais j'estime que la Gay Pride à Sion va provoquer une escalade de la violence verbale. On n'arrivera pas à maîtriser le phénomène. Quant à l'annonce en question, nous en avons eu une première version à caractère diffamatoire, et on l'a refusée. Celle qui est passée était acceptable de ce point de vue là.»

Le rédacteur en chef ne cache pas qu'il a dû faire face à passablement de réactions depuis samedi. Pas franchement positives. La diffusion de l'annonce s'expliquerait-elle peut-être aussi par le fait qu'il y a un peu plus d'une semaine, une double page était consacrée à la manifestation vue sous un angle festif et positif? «Aucunement, répond-il, on ne mélange pas ce qui relève de la publicité et ce qui relève du rédactionnel.»

S'attend-il enfin au dépôt d'une plainte contre la parution de cette annonce? «Bien sûr que je le crains, mais comment faire autrement?» Pour l'instant, week-end oblige, aucune plainte n'a été déposée. Mais Yves de Matteis, ex-secrétaire romand de Pink Cross, responsable de trois gay prides en Suisse romande, ne cache pas que des contacts à large échelle seront entrepris cette semaine pour dénoncer cette page publicitaire: «J'ai l'impression d'un dérapage assez important. Il s'agit d'un appel à la discrimination et au non-respect des personnes. Une telle annonce, dirigée contre les Noirs ou contre les juifs, tomberait à coup sûr sous le coup de la loi antiraciste. Les organisateurs de la Gay Pride ont répété qu'ils respecteraient les particularismes valaisans. Avec cette annonce, l'outrance et la provocation ne sont pas de notre côté, mais de celui de ceux qui diffusent de tels propos. Cette attitude dépasse en fait le problème de la Gay Pride, car ce sont des attaques qui pourraient se renouveler contre d'autres milieux, d'autres groupes de personnes.»