Au sein des milieux judiciaires, le procureur général de la Confédération aura disposé d'un long délai de grâce. Celui-ci est aujourd'hui arrivé à son terme. Auparavant, les critiques ne s'exprimaient qu'à mi-voix. Désormais, deux ans après la centralisation en mains fédérales de la poursuite de la criminalité organisée et internationale, le ton a clairement changé chez les professionnels de la justice.

Le bilan de l'action du Ministère public fédéral, depuis qu'il a pris le relais des justices cantonales dans ce domaine sensible en 2002, est jugé sévèrement. Le manque d'expérience et de rigueur de magistrats trop peu rompus aux enquêtes difficiles figure parmi les reproches les plus fréquents. C'était déjà le cœur de la critique lancée ce printemps par le conseiller d'Etat bâlois Jörg Schild, alors président de la Conférence des directeurs cantonaux de justice et police. La fébrilité de certains jeunes procureurs les pousserait également à gommer les droits de la défense sans se rendre compte du préjudice ainsi causé, à plus long terme, au dossier lui-même.

Absent du terrain

Quant à Valentin Roschacher, il n'aurait ni le charisme, ni la crédibilité, ni la visibilité nécessaires pour incarner l'institution, lui donner des impulsions fortes et la défendre contre les attaques. Il lui est reproché de se laisser accaparer par des tâches de gestion, d'être beaucoup plus fonctionnaire que magistrat. Il est perçu comme un chef multipliant les organigrammes et les réunions de travail, mais largement absent du terrain. Il ne se charge lui-même de presque aucune enquête.

En raison même de ces faiblesses, les pannes survenues à diverses reprises n'en ont pris que davantage de relief. Le désaveu du Ministère public par les juges fédéraux dans le blocage des fonds du pétrolier russe Yukos a été l'occasion de se demander, jusque chez Christoph Blocher, si Valentin Roschacher n'en faisait pas trop. Les médias sont à l'affût des bévues. Aucune ne passe plus. La presse alémanique vient de relater le dernier loupé du parquet fédéral dans l'affaire de Dieter Behring. Le Ministère public fédéral avait laissé passer le délai pour demander la prolongation de la détention du prévenu. Lundi, in extremis, sur la base d'un nouveau mandat, le prévenu a pu être maintenu en détention.

Le Ministère public n'est parvenu à boucler jusqu'ici, on le sait, qu'un nombre de dossiers très inférieur aux prévisions. Ce retard s'est répercuté sur le Tribunal pénal fédéral, à Bellinzone, qui a beaucoup moins d'affaires à juger que ce qui avait été pronostiqué au départ. Christoph Blocher a annoncé une évaluation. La porte est ouverte à des remises en cause de la centralisation des compétences en matière de lutte contre le crime organisé. La principale inquiétude des milieux judiciaires est que les lacunes qu'ils discernent chez le chef du parquet ne conduisent les politiques à jeter le bébé avec l'eau du bain. La crainte est réelle que Christoph Blocher ne profite du peu de résultats obtenus en l'espace de deux ans pour affaiblir les moyens accordés à la lutte contre le crime organisé. Certaines voix laissent déjà entendre que s'il y a moins de dossiers que prévu, c'est peut-être tout simplement qu'il y a moins de crimes que prévu.

Tous les magistrats savent pourtant qu'il faudra beaucoup plus longtemps que deux ans pour arriver à des résultats tangibles dans ce domaine si particulier. Mais tous savent aussi que le Ministère public fédéral ne pourra se retrancher beaucoup plus longtemps derrière la difficulté de sa tâche pour éviter d'avoir à s'expliquer sur certains manquements. Il lui faudra accepter de répondre à ceux qui soupçonnent qu'il est un «machin» ayant grandi trop vite.