La droite nationaliste et xénophobe en ayant fait son cheval de bataille, la gauche et les milieux de l'asile ont longtemps hésité à débattre ouvertement de la criminalité étrangère, afin de ne pas jeter davantage d'huile sur le feu.

Cette époque semble pourtant aujourd'hui révolue puisque tant l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés (OSAR) que le Parti socialiste suisse (PS) – en créant un groupe de travail ad hoc – ont décidé de se saisir du problème. Et l'Union syndicale suisse (USS) devrait prochainement adopter elle aussi une stratégie à suivre en la matière.

L'OSAR, association faîtière des oeuvres d'entraide en matière d'asile, a engagé de très substantiels moyens sur le sujet. «Nous menons une vaste enquête sur la criminalité depuis septembre dernier, relève un juriste de l'organisation, Christian Levrat. Nous ne pouvons plus nous permettre de laisser cette question à la seule extrême droite. Nous devons chercher à l'expliquer et proposer des solutions.»

Même si c'est la première fois que l'OSAR investit autant de forces sur ce sujet, Christian Levrat refuse de parler de la levée d'un tabou. «Nous n'avons jamais nié le problème de la criminalité des requérants d'asile. Il existe, mais il est complexe et difficile à appréhender.»

Les premiers résultats de l'enquête, qui devrait s'achever cet été, confirment en partie la dernière statistique de la police cantonale zurichoise, qui montre une hausse de la criminalité juvénile, suisse et étrangère, depuis 1991. Publiés par la très sérieuse Neue Zürcher Zeitung et analysés par Manuel Eisner – professeur de sociologie de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich et expert de l'OSAR – ces chiffres ne sont pas passés inaperçus outre-Sarine, la plupart des médias, et pas seulement le quotidien de boulevard Blick ayant relayé ces statistiques. On y découvre notamment que sur l'ensemble des délits commis par les jeunes l'an dernier, 55% était l'oeuvre de ressortissants étrangers, dont plus de 25% pour la seule ex-Yougoslavie, soit en grande majorité des Albanais du Kosovo.

Les chiffres de la police zurichoise doivent néanmoins être nuancés par quelques remarques. D'abord, ils se basent sur les dénonciations et non pas sur les condamnations effectives, comme le relève Roger Schneeberger, porte-parole de l'Office fédéral des réfugiés (ODR), et «on sait que les étrangers se font plus souvent contrôler que les Suisses». Ensuite, et il faut le souligner, les statistiques zurichoises ne peuvent être extrapolées à l'ensemble de la Suisse: l'Office fédéral de la police établit le niveau de la criminalité des étrangers à 51,5%, en légère augmentation Enfin, la violence qui sévit dans les pays d'origine des requérants d'asile, ainsi que la précarisation de leurs conditions d'accueil en Suisse, sont autant d'éléments dont il faut tenir compte pour expliquer la différence de criminalité entre Suisses et étrangers.

«L'argent de poche journalier des demandeurs d'asile – qui trouvent très difficilement un travail – est passé de 5 à 3 francs depuis 1991, tonne Yves Brutsch, porte-parole des Centres sociaux protestants romands. Et, les restrictions budgétaires, ont diminué les postes d'assistants sociaux pour leur encadrement.

L'Etat a livré les requérants d'asile à la mafia. Ils sont devenus une véritable fourmilière potentielle du marché de la drogue. Rien d'étonnant qu'ils finissent par succomber à autant de tentations.»

La situation est particulièrement délicate pour les Kosovars, qui bien qu'ayant été déboutés de la procédure d'asile, n'ont pas pu rentrer chez eux, Belgrade refusant d'accepter ses «ressortissants» jusqu'à l'automne dernier, rappelle la conseillère nationale Angéline Fankhauser, présidente du nouveau groupe de travail socialiste ad hoc. Cette insupportable attende en a poussé plus d'un à la délinquance.

L'étude de l'OSAR devrait enfin permettre de clarifier le débat et de rectifier l'image des requérants, espère Silvia Sommer, secrétaire centrale de la Coordination asile suisse. «On oublie toujours de dire que la part de requérants criminels ne constitue qu'une part congrue de cette population». Entre 5% et 10%.