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Le milliardaire Claude Berda a quitté Genève

Investisseur majeur dans l’immobilier romand, il est désormais domicilié en Belgique. Un départ survenu juste après sa naturalisation suisse

Le milliardaire Claude Berda a quitté Genève

Impôt Investisseur majeur dans l’immobilier romand, l’homme d’affaires est désormais domicilié en Belgique

Un départ survenu juste après sa naturalisation suisse

D’ordinaire, les Helvètes fraîchement naturalisés n’ont pas pour habitude de filer à l’anglaise. Mais le milliardaire d’origine française Claude Berda ne fait jamais rien comme les autres. A peine devenu Suisse, en 2013, après dix-sept ans passés à Genève, le voilà qui s’installe à Bruxelles. Une curieuse façon de procéder pour le patron d’AB Groupe (une vingtaine de chaînes télé en France et en Belgique), et par ailleurs l’un des plus gros investisseurs privés de Suisse dans l’immobilier, dont la fortune est évaluée par Bilan entre 1 et 1,5 milliard de francs. C’est lui qui a donné des ailes au plus grand projet immobilier de Suisse romande, le quartier de l’Etang à Vernier, une promesse de 1000 logements pour 2500 habitants et autant de places de travail. Et qui, malgré ce nouveau domicile fiscal belge, passe un jour par semaine entre les terrains industriels verniolans et sa maison à Cologny.

Curieux, donc. C’est le qualificatif qu’utilisent plusieurs politiciens genevois quand ils ne donnent pas dans le sarcasme. Et pour cause: Claude Berda, jusqu’à sa naturalisation, bénéficiait d’un forfait fiscal. «On se sent un peu trompé d’avoir encouragé sa naturalisation pour qu’il aille ensuite offrir ses impôts à la Belgique!» estime un élu sous le couvert de l’anonymat. «Je trouvais sa demande de naturalisation courageuse, mais là, je trouve que la démarche manque d’éthique», avance un autre. Loly Bolay, ex-députée socialiste, s’interroge, elle, à voix haute: «Ce départ m’interpelle. A quoi cela rime-t-il de devenir Suisse si c’est pour partir aussitôt?»

Une question à laquelle l’avocat fiscaliste Philippe Kenel offre une réponse d’ordre général: «Si vous avez de grosses opérations immobilières en Suisse et que vous êtes imposé au forfait, vous n’échapperez pas au calcul de contrôle, basé sur les revenus et la fortune immobilière suisse, ce qui peut vous augmenter la facture. Par ailleurs, cela pourrait représenter une activité lucrative sur sol helvétique incompatible avec le statut de forfaitaire. Si tel est le cas, il peut s’avérer plus intéressant d’être imposé en Belgique, qui connaît une fiscalité attractive. J’ajoute que pour acquérir des biens immobiliers en étant domicilié à l’étranger, il est avantageux d’être Suisse, à cause de la Lex Koller qui limite l’accès à la propriété des étrangers.»

Si certains observateurs persiflent, il en est d’autres pour saluer l’investisseur et absoudre le contribuable. Thierry Apothéloz, maire de Vernier (PS): «C’est une affaire privée qui ne me regarde pas. Ici, Claude Berda se donne les moyens de bien faire les choses et nous travaillons en bonne intelligence. C’est tout ce qui m’importe.» Gabriel Barrillier, ancien président du Grand Conseil genevois (PLR): «J’ai assisté à la prestation de serment de Claude Berda. Son attitude vis-à-vis de sa nouvelle patrie ne me regarde pas. Ce que j’affirme en revanche, c’est qu’investir plus d’un milliard de francs, c’est démontrer son attachement à cette République!»

Quoi qu’il en soit, le Franco-Suisse est parvenu, à 67 ans, à accélérer le temps de la Cité, championne des atermoiements et des coups de pioche différés. Or Claude Berda a réussi jusqu’ici à pousser le quartier de l’Etang aussi loin qu’il est possible, puisque le Grand Conseil a accepté à l’unanimité le déclassement de zone et que l’été pourrait voir les premières démolitions. «Car il a su mener des consultations exemplaires avec tous les partenaires», rappelle Gabriel Barrillier. «Que tous les services de l’Etat soient associés à ce point, c’est du jamais-vu à Genève, relève Hervé Dessimoz, architecte et patron du Groupe H, l’un des bureaux mandatés pour ce projet. Claude Berda a aussi eu le courage de déposer les demandes d’autorisation de construire les logements avant même que le plan localisé de quartier ne soit validé.» Une façon de mener la danse qui pourrait bientôt valoir à Vernier une respiration urbaine entre ses citernes et l’aéroport. Et aux âmes chagrines devant la perte fiscale que représente le contribuable Berda, Jean-Bernard Buchs, administrateur du groupe à Genève, rappelle que «les quelque 80 sociétés que possède le groupe payent plus de 10 millions de francs d’impôts par année». Sous cet angle, l’affaire ne serait que mesquinerie d’apothicaire.

Ce n’est pas autre chose que dit Claude Berda, blessé que le sujet puisse faire débat. Car il jure que la raison de son départ n’a rien de vénal. Devant la maquette du futur quartier, il explique ne pas avoir digéré un scandale médiatique qui éclate en 2013, lorsqu’on découvre que l’un de ses immeubles abrite des proxénètes qui sous-louent des studios à des prostituées quatre fois leur prix. «Or personne, mis à part Loly Bolay, n’a entendu le fait que j’avais tout entrepris deux ans plus tôt pour déloger légalement ces gens. Mais le Tribunal des baux et loyers m’avait débouté, invoquant la protection des locataires. Un comble! J’étais dégoûté.» L’ex-députée socialiste confirme: «Les preuves étaient là: il avait tenté de se débarrasser de ces gens indésirables bien avant que l’histoire ne sorte!»

A l’affaire qui blesse s’ajoutent les mots qui tuent, lorsqu’un magazine français le traite de «taulier». L’offense, l’humiliation, l’ire, dans cet ordre ou dans l’autre. Assez, à l’entendre, pour qu’il prenne le large. Mais il y a encore autre chose: «Mon père est né en Tunisie, ma mère en Pologne. J’ai grandi au Maroc, puis à Paris. J’ai démarré en vendant des jeans sur la Côte d’Azur, j’avais 18 ans. Puis je me suis lancé dans l’audiovisuel. C’est lorsque j’étais au sommet du succès que j’ai quitté Paris pour Genève. J’ai toujours fait les choses par pulsion. Maintenant, je veux couler une retraite paisible auprès de mes enfants et petits-enfants qui vivent à Bruxelles.» Et il ajoute: «Courir toujours, gagner de l’argent sans en profiter, cela n’a plus de sens, surtout à mon âge.» Non, Claude Berda ne fait jamais rien comme les autres. Si on l’en croit, à cette dernière exception près.

«Je veux vivre auprès de mes enfants et petits-enfants à Bruxelles, cesser de toujours courir»

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