C’est une grosse bourrasque pour Genève. Le conseil d’administration des Services industriels genevois (SIG) a accepté jeudi la démission d’André Hurter, directeur général de cette régie publique, copropriété du canton, de la Ville de Genève et des autres communes. Il lance aussi des enquêtes administratives sur le directeur financier et l’ancien directeur commercial.

L’énergie éolienne est à l’origine de la crise. En particulier, le partenariat des SIG sur des projets jurassiens avec la société Ennova, du Landeron (NE), avec qui la régie collaborait sous diverses formes depuis quatre ans, y investissant 46 millions (13 millions de capital, 33 millions de prêt), le tout sans avoir reçu un électron en retour. «On peut considérer que ces millions sont en péril, a déclaré face à la presse le président du conseil d’administration des SIG, Alain Peyrot. Nous nous sommes brûlé les doigts dans un secteur neuf.»

La crise entre le conseil d’administration des SIG et la direction générale monte depuis plusieurs mois. Nommé en fin d’année dernière, le libéral Alain Peyrot dit avoir commandé en janvier 2013 un audit interne sur le partenariat avec Ennova qui «a confirmé les craintes par rapport aux fonds engagés». Les négociations avec Ennova ont été gelées en juin, après que les SIG eurent au préalable refusé en mai les comptes de la société et la décharge aux administrateurs. La même expertise, confirmée par un audit ultérieur qu’a commandé le conseiller d’Etat de tutelle Pierre Maudet, a révélé des «dysfonctionnements internes graves dans la conduite du projet», selon Alain Peyrot. Et de préciser: «Il y a eu une fuite en avant, un aveuglement, une confiance excessive dans la qualité du partenaire choisi, avec une volonté à tout prix de garder le leadership dans l’éolien. Les principaux négociateurs du projet ont écarté durant des mois de nombreux avis et analyses, des signaux d’alerte donnés par des cadres intermédiaires qui se sont estimés muselés.» Vice-président du même conseil, le socialiste René Longet parle même de «mobbing», de «gestion aventureuse et autoritaire».

Deux autres audits, commandés ce printemps, viennent d’être livrés au conseil et s’avèrent «critiques, sévères et alarmants», selon Alain Peyrot. L’un est d’ordre financier, l’autre technique. Le premier montre que le risque pris allait «au-delà de ce que pouvait accepter le conseil d’administration, qui a été débordé par la direction générale», relate le président. Le second révèle, selon le vice-président, que «la qualité de production des sites d’Ennova est discutable et que la valeur de la société ne correspond pas à sa capacité de production, qui a été surestimée». «Ce partenaire a abusé de notre confiance», estime encore René Longet.

Un cabinet d’avocats est mandaté afin d’analyser les voies juridiques, en particulier sur le plan civil, susceptibles de permettre aux SIG de récupérer tout ou partie de leur mise. La régie a gelé ses projets éoliens et se donne jusqu’à la fin de l’année pour réviser sa stratégie. Une surveillance accrue sera portée sur tous les secteurs d’activité innovants, de l’éolien à la fibre optique en passant par le secteur thermique. «Mais nous ne tirons en aucun cas un trait définitif sur les nouvelles énergies renouvelables», assure Alain Peyrot.

Président d’Ennova, entité durement mise en cause dans cette affaire, Claudio Zanini dit son incompréhension face aux décisions des SIG. «A l’étranger, nous avons prouvé notre capacité de réaliser des projets éoliens, mais en Suisse il faut du temps, en raison du manque d’expérience et des procédures d’autorisation, réagit-il. Je n’ai aucun doute sur la valeur de nos projets. L’audit technique a été réalisé par une société étrangère, sans avoir de connaissance du terrain helvétique qui, géographiquement, est un cas unique. Quand vous investissez dans un projet de développement, vous payez la recherche, vous n’achetez pas un parc éolien déjà bâti.» Les SIG constituent un partenaire important aux yeux de Claudio Zanini, qui poursuit: «Il est surprenant que les SIG, qui se sont montrés visionnaires bien avant d’autres, aient des doutes maintenant, alors qu’on voit le bout du tunnel sur quatre projets et que d’autres sociétés, suisses et étrangères, s’apprêtent à investir des sommes plus importantes.»

Selon Alain Peyrot, le net refus de projets éoliens d’Ennova par les communes vaudoises d’Oulens et de Daillens, en juin, a affûté le pessimisme de la régie. André Hurter, nommé en 2007 alors que le Vert Robert Cramer était son ministre de tutelle, avait reçu une injonction politique forte de saisir le virage du renouvelable. «Cette mission, qui n’est pas remise en cause, a servi d’excuse pour justifier un partenariat boiteux», réplique René Longet.

A trois semaines des élections cantonales, l’annonce est aussi un coup de tonnerre politique. Le MCG Eric Stauffer, ex-administrateur des SIG dont il a été éjecté, rappelle avoir saisi la Cour des comptes sur ce sujet en juin. Le libéral Pierre Weiss, qui avait interpellé l’exécutif, en juin aussi, sur le même sujet n’est pas surpris du dénouement: «Je crois avoir senti le vent, ironise le député. Entre les fonds propres et les emprunts prévus, le risque encouru par les SIG portait sur 1 milliard. J’ai aussi demandé des éclaircissements sur les mandats confiés par les SIG à Isabelle Chevalley (présidente de Suisse Eole, ndlr).» Pour le PS, «cette mésaventure ne doit pas bloquer la politique en matière d’énergies renouvelables».

«Nous nous sommes brûlé les doigts dans un secteur neuf»