Dans le village où je suis né, près de Mitrovica, il y a une église mais pas de mosquée. Mes arrière-grands-parents étaient chrétiens, moi j’ai un prénom musulman et on me considère comme musulman. Au Kosovo, tout ça n’a pas tellement d’importance. Dans les foyers musulmans, vous trouvez des portraits de Skanderbeg, le défenseur chrétien de l’indépendance albanaise contre l’Empire ottoman, et de Mère Teresa. Je n’ai jamais entendu parler de religion: je suis si ignare qu’en visite en Albanie, une fois, j’ai pénétré dans une mosquée torse nu, en short. J’étais entré pour regarder les décorations des murs et je suis monté comme ça au 1er étage, où se trouvaient les femmes… On m’a mis dehors, bien sûr.

J’aime les églises et les mosquées d’un point de vue esthétique, j’en ai visité beaucoup. Mais la religion ne me concerne pas. D’après ce que je vois autour de moi, elle sert surtout à supporter la souffrance. Mais, personnellement, je n’arrive pas y croire. Prenez mon frère aîné. Pendant la guerre au Kosovo, il avait mis sur pied une œuvre humanitaire. Il avait traversé l’Albanie pour apporter des secours sur place. Il cherchait mes parents, aussi, qui avaient été séparés et déportés. Eh bien, il a été tué dans un accident de voiture sur une route de campagne déserte, sans avoir pu revoir mon père.

Où est la justice dans tout ça?

Ce qui compte pour moi, c’est la peinture. J’ai toujours dessiné. Au Kosovo, j’étais caricaturiste, je faisais les Beaux-Arts. Et puis j’ai été arrêté et j’ai dû fuir. Pendant quelques années, j’ai vécu de ma peinture. Mais je trouvais que ça m’obligeait à trop peindre, je n’étais plus très content de ce que je produisais. Aujourd’hui, j’ai un travail qui me permet de continuer à peindre à mon rythme. Je pose des antennes; souvent on me demande aussi de trouver un moyen de les camoufler. Et lorsque je peins, c’est autre chose: plus vrai, meilleur.

Je vis en Suisse depuis 1993 et je suis devenu Suisse. Je passe toutes mes vacances au Kosovo: je veux profiter de mes parents, ils ne sont plus si jeunes. Tous leurs enfants sont à l’étranger: ils sont restés seuls. Quand je suis parti la dernière fois, mon père a pleuré parce qu’il craignait de ne pas me revoir. Cela m’a fait un peu comme lorsque j’ai vu s’effondrer les Twin Towers. Quelque chose d’inébranlable, qui représentait pour moi la solidité, était abattu.

Je n’irai pas voter sur l’initiative anti-minarets. En général, je vote, oui. Mais ce texte-là, je trouve qu’il ne me concerne pas.

Jusqu’au 29 novembre, nous donnons la parole à des musulmans de Suisse, croyants ou non. Plus sur www.letemps.ch

L’islam et moi