Le geste est tout à fait inhabituel. Soucieux d'éviter une nouvelle affaire des caricatures de Mahomet, qui avait embrasé le monde musulman, le Conseil fédéral a choisi le jour du dépôt de l'initiative antiminarets pour dire clairement son opposition au texte. «Le président de la Confédération Pascal Couchepin rappelle que plusieurs membres du Conseil fédéral se sont déjà exprimés publiquement contre l'interdiction prônée par l'initiative [...]. Il ne s'agit pas d'une initiative du gouvernement ou du parlement [...]. Elle ne remet pas en question le droit de chaque personne de pratiquer la religion de son choix [...]. Il n'y a pas de doute que le Conseil fédéral invitera le peuple suisse et le parlement à rejeter cette initiative», a souligné mardi le gouvernement, dans un communiqué publié par le département de Pascal Couchepin.

Un communiqué sobre mais qui recèle un message fort vis-à-vis de l'étranger. Son but: agir rapidement pour éviter tout malentendu ou surinterprétation qui pourrait sérieusement nuire à l'image de la Suisse.

Des hésitations

Le Conseil fédéral a pris sa décision d'intervenir rapidement mercredi dernier, lors de sa dernière séance avant les vacances. Et, plutôt étonnant, à l'unanimité, nous assurent plusieurs sources proches du dossier. Plusieurs ministres étaient pourtant dans un premier temps hésitants à l'idée de passer ainsi à l'offensive. D'autant plus qu'il s'agit pour ainsi dire d'une «première». La dernière fois que le Conseil fédéral a décidé de réagir très vite - et donc de court-circuiter le processus traditionnel qui veut que le gouvernement prépare un message au parlement - remonte à 1934. Il s'agissait de l'initiative «pour combattre la crise économique et ses effets». Le Conseil fédéral craignait alors l'introduction du communisme en Suisse.

Ambassades en alerte

Depuis le lancement de l'initiative antiminarets en mai 2007, plusieurs conseillers fédéraux ont déjà pris leur bâton de pèlerin pour combattre le texte. Ce sont surtout Pascal Couchepin et Micheline Calmy-Rey qui sont montés au front pour expliquer les particularités du système de la démocratie directe et du droit d'initiative. Et faire comprendre à leurs interlocuteurs que l'initiative n'émane pas du gouvernement, mais bien d'une petite frange de la droite ultranationaliste.

Le président de la Confédération, pour qui il était impossible de rester les bras croisés sur un sujet aussi délicat, n'a pas hésité à qualifier, dans les médias, le texte de «ridicule» et d'«aberration culturelle». Il a surtout déclaré que l'initiative donnait une «image inquiétante de la Suisse» et qu'il avait «confiance dans le bon sens des Suisses pour dire que la construction des minarets relève de la police des constructions et non de la police des idées». De son côté, la cheffe du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) s'est notamment entretenue avec Ekmeleddin Ihsanoglu, le secrétaire de l'Organisation de la conférence islamique. L'OCI s'était en novembre 2007 déjà inquiétée du lancement du texte. Micheline Calmy-Rey a aussi concédé, devant la presse étrangère à Genève, que l'initiative risquait de «mettre la sécurité des intérêts suisses et des Suisses en danger».

La question des minarets étant très sensible et potentiellement explosive, un groupe interdépartemental, placé sous la direction du DFAE, a été créé il y a plusieurs mois. Et c'est sur la base de ses réflexions, des informations fournies par les ambassades de Suisse dans les pays musulmans et de celles des services de renseignement que le Conseil fédéral a estimé judicieux de passer directement à l'offensive. Et d'anticiper les nouvelles réactions négatives que le texte pourrait provoquer.

Divisions au sein de l'UDC

L'initiative qui préoccupe le Conseil fédéral divise par ailleurs l'UDC. Le démocrate du centre zurichois Ulrich Schlüer, qui dénonce une «islamisation rampante», est bien un des «pères» du texte déposé hier à la Chancellerie fédérale muni de plus de 114 895 signatures, mais le parti n'a pas encore donné son mot d'ordre. Il navigue un peu à vue. Plusieurs élus s'en distancient clairement. Reste que de nombreux UDC figurent dans le comité «de soutien» dont la liste est publiée sur les sites des initiants. Et pas des moindres: le président Toni Brunner y est, de même que l'ancien chef du parti, Ueli Maurer. Des UDC romands aussi, parmi lesquels les Vaudois Pierre-François Veillon et Guy Parmelin.

Ueli Maurer avait pourtant déclaré en octobre dans nos colonnes (LT du 29.10.07): «Nous avons des problèmes avec les musulmans. Mais interdire les minarets ne les résoudra pas. Et en votation, on ne peut que perdre avec ce texte.» Cette citation a d'autant plus d'échos aujourd'hui qu'entre-temps l'UDC a perdu une importante bataille: la votation sur les naturalisations.

Christoph Blocher s'est de son côté toujours montré critique. Son nom n'apparaît pas dans le comité. «Je n'y suis pas très favorable: j'estime que les minarets ne sont qu'un aspect d'un problème très complexe. Mais nous avons plusieurs élus qui soutiennent cette initiative. Je ne vais pas les en empêcher et ne ferai pas campagne contre eux»: voilà comment le vice-président du parti s'est exprimé dans notre journal (LT du 11.06.08). Le Genevois Yves Nidegger est dans la même situation: «Je ne peux pas soutenir une chose pareille. Je suis convaincu que nous devons mener un débat sérieux sur l'islam or on assiste avec ce texte à un remake de la dissolution de l'Ordre des jésuites en 1773, où, pour calmer les esprits, on s'en est pris au bras armé de l'Eglise catholique».

Plutôt paradoxal, le vice-président de l'UDC Yvan Perrin n'a pas voulu apparaître dans ce comité mais il déclare aujourd'hui soutenir le texte. Il estime que «près de 80% de l'UDC» fera de même. «Les minarets sont bien plus qu'un symbole religieux. Cette initiative a le mérite de jeter une lumière crue sur les valeurs de l'islam qui ne sont pas compatibles avec les nôtres. J'espère qu'elle poussera enfin des musulmans modérés à sortir du silence et condamner des pratiques inacceptables telles que la lapidation des femmes.», insiste-t-il.