Depuis le début de l'année, la défense de la fonction publique genevoise, portée majoritairement par les enseignants, s'est affichée avec une régularité et une détermination de plus en plus radicales. Cette semaine – ponctuée de manifestations quotidiennes dans différents secteurs de l'Etat – ne fait pas exception. Dans la dureté des revendications et des slogans, c'est surtout une inquiétude et un ras-le-bol, voire un désarroi face à la vague d'austérité, qui se font sentir. Mais derrière cette unité du verbe et l'objectif commun d'empêcher la dégradation du service public, les stratégies de négociation restent difficiles à appréhender. Une difficulté certes liée à la situation financière du canton ainsi qu'à la volonté des partis de droite, majoritaires au Grand Conseil, d'imposer sans concessions des mesures d'économies, mais aussi à la façon dont s'organisent les défenseurs de la fonction publique dans ce contexte difficile. Comment sont-ils représentés? Quelles sont les différentes tendances qui les animent? Comment fonctionnent-ils? Radiographie du paysage genevois.

Depuis trois décennies, les représentants des fonctionnaires sont chapeautés dans leur majorité par une organisation faîtière, le Cartel intersyndical de la fonction publique. Cet interlocuteur privilégié du gouvernement genevois représente pratiquement tous les secteurs de l'Etat et revendique, par l'intermédiaire des organisations qui le constituent, environ 11 000 membres. Les décisions collégiales sont prises par les 20 membres du comité directeur (chaque organisation a deux représentants). Deux types d'organisations s'y côtoient: les syndicats et les associations professionnelles.

Ces dernières sont très représentatives de leur base, au plus près des problèmes du terrain. On les retrouve en particulier pour la police, les infirmières, les enseignants, les cadres de l'administration (voire infographie ci-contre). Les enseignants, par exemple, sont regroupés dans des associations différentes selon qu'ils appartiennent au primaire, au secondaire ou au cycle d'orientation. Ce qui n'empêche pas certains d'entre eux d'adhérer également à titre personnel à l'un des deux syndicats du cartel, le Syndicat des services publics (SSP/VPOD) et le Syndicat interprofessionnel des travailleuses et des travailleurs (SIT) qui recouvrent tous les secteurs. Le premier principalement dans le domaine de la santé et du social, le second plutôt dans l'administration.

Mais entre syndicats et associations, les approches divergent. Par rapport aux secondes, plus centrées sur la défense d'un métier, les premiers travaillent avec une vision globale de ce que devrait être l'Etat et une affirmation plus politique du rôle de la fonction publique. Les tempos ne sont pas les mêmes. Un exemple: alors que le SSP prônait la poursuite des grèves en mai dernier, les associations d'enseignants ont mis fin au mouvement à la fin du mois de mai pour cause de début d'examens. La vision purement stratégique des uns se heurtait aux réalités concrètes des autres.

Entre les deux syndicats, les jeux de pouvoir varient également. Le SSP, avec les associations d'enseignants, est le plus influent dans le cartel. Proche du mouvement politique SolidaritéS, mais aussi du Mouvement pour le socialisme (MSP) d'inspiration trotskiste, il prône souvent un rapport de force plus dur avec les autorités. «C'est un présupposé pour négocier», estime Rémy Pagani, secrétaire syndical du SSP et député au Grand Conseil. Officiellement apolitique, le SIT est moins visible au sein du cartel et plus prompt à entrer directement en négociation sur des propositions concrètes. «Ces différences d'approche font partie de la dialectique, précise Manuela Cattani du SIT, et le cartel est là pour obliger les uns et les autres à chercher un consensus et à se concentrer sur les objectifs essentiels.»

Certes, mais parfois l'énergie dépensée dans cet effort dépasse la mesure. Lors des dernières discussions, les purs et durs du SSP ont exigé comme préalable à toute négociation avec le Conseil d'Etat la levée d'une plainte des TPG contre trois syndicalistes qui avaient bloqué des bus lors des actions du 14 mai dernier. D'abord adoptée en assemblée, puis rediscutée, puis rejetée, cette exigence a finalement fait perdre plus d'un mois de discussion et a divisé les militants. «Ça a pesé sur la définition concrète des objectifs et des stratégies à appliquer, estiment plusieurs membres du SIT. Et ça a donné un argument au Conseil d'Etat pour dire que nous ne sommes pas clairs dans nos revendications.»

Il est vrai que le contexte politique est particulièrement dur pour la lutte syndicale. La vague d'austérité qui s'est abattue sur la Suisse ces dernières années, après avoir touché la plupart des pays européens, est aujourd'hui une réalité incontournable. Et la droite, majoritaire au parlement, n'entend pas laisser passer l'occasion de mener à terme son programme d'économie. «La droite est décidée à redresser la barre des finances publiques, affirme le député libéral Michel Halpérin. Et cela réduit sans conteste la marge de manœuvre du Conseil d'Etat dans ses négociations avec les fonctionnaires.» Ce qui explique aussi le durcissement des discours et des revendications des fonctionnaires. Même si dans leur majorité ils savent les sacrifices inévitables, ils sont aujourd'hui surtout soucieux de la qualité de leurs prestations, liées à leurs conditions de travail et à leurs effectifs, au-delà de la seule question salariale. «Reste à savoir si le Conseil d'Etat saura entendre, derrière les slogans jusqu'au-boutistes, l'inquiétude réelle de son service public, s'interroge un enseignant un peu désemparé. Et reste à savoir si nous pourrons définir avec les syndicats les véritables priorités d'une négociation inévitable.»