Le Ministère public de la Confédération (MPC) a ouvert une enquête pour espionnage au sein de la communauté turque. Révélée par la TV alémanique, l’information a été confirmée vendredi par le MPC. L’instruction, à laquelle le Conseil fédéral a donné son feu vert, a été ouverte le 16 mars, soit une semaine avant la venue surprise à Berne du ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavusoglu. Elle pourrait avoir pour cadre l’Université de Zurich, où des manifestations organisées par des opposants au régime du président Erdogan auraient été filmées secrètement à l’aide de téléphones portables.

Lors de sa rencontre avec Didier Burkhalter, ce dernier l’a d’ailleurs informé du risque de poursuites pénales en cas d’activités illégales commises sur territoire suisse. Le chef du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) a expliqué à son collègue «que le droit national s’appliquait en Suisse» et «appelé la Turquie à le respecter, précisant que la Suisse enquêtera sur toute allégation d’activités de renseignement commises sur son territoire. La liberté d’expression est une valeur universelle reconnue par la Suisse, qui souhaite qu’elle soit également valable pour les citoyens turcs qui voteront, que ce soit en Suisse ou dans leur pays.» Or, au moment de la rencontre, le gouvernement avait visiblement déjà donné suite à la demande du MPC d’ouvrir une instruction pénale.

Forte escorte policière

Lors de cette visite, prévue depuis quelques jours mais tenue secrète jusqu’à jeudi, Didier Burkhalter a expliqué de manière ferme la position de la Suisse à quelques semaines du référendum organisé par le président turc Recep Tayyip Erdogan. Lors de leur tête-à-tête attentivement encadré par les forces de police déployées autour du Palais fédéral et de l’Hôtel Bellevue, les deux ministres ont abordé les sujets qui fâchent.

Le Conseil fédéral n’avait pas voulu interdire à Mevlüt Çavusoglu de venir en Suisse rencontrer des sympathisants du président Erdogan, mais le meeting prévu dans le canton de Zurich n’a finalement pas eu lieu. En revanche, l’émissaire d’Ankara avait émis le désir de faire un arrêt en Suisse jeudi à son retour des Etats-Unis. Outre les entretiens avec son homologue suisse, le chef de la diplomatie turque s’est entretenu avec des compatriotes dans l’enceinte de l’ambassade de son pays.

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Selon le communiqué publié au terme du face-à-face, Didier Burkhalter a exprimé sa «compréhension» à l’égard de la situation qui prévaut en Turquie depuis la tentative de putsch de l’été 2016. Mais il a aussi «exprimé ses préoccupations quant aux nombreux licenciements et arrestations qui ont suivi et rappelé que la proclamation de l’état d’urgence ne dispense pas la Turquie de respecter les engagements internationaux en matière des droits de l’homme». La question de l’éventuel retour de la peine de mort autour du Bosphore a également été abordée. Didier Burkhalter a proposé les bons offices de la Suisse pour gérer la situation dans le sud-est de la Turquie.

Les propos tenus par le chef du DFAE réjouissent la conseillère nationale Laurence Fehlmann Rielle (PS/GE), co-organisatrice d’une manifestation nationale prévue ce samedi sur la place Fédérale. «J’en salue la fermeté. Ils vont dans le bon sens. Didier Burkhalter a souvent dit qu’il était important de garder le contact et de se parler les yeux dans les yeux. C’est apparemment ce qu’il a fait jeudi, à l’écart des caméras», commente-t-elle.

Longues hésitations

La manifestation de ce samedi a été planifiée depuis longtemps, bien avant la rencontre de jeudi soir. Elle réunira des sympathisants kurdes et turcs opposés au président Erdogan, ainsi que des représentants de la gauche politique et syndicale suisse. Le président de l’Union syndicale Paul Rechsteiner doit notamment prendre la parole. Le meeting a pour but de condamner la répression et les tentatives du président d'«instaurer un système autoritaire». «Il faut soutenir les personnes arrêtées et il est important de dire à la Turquie qu’il faut respecter l’Etat de droit et les droits démocratiques», résume Laurence Fehlmann Rielle.

Les autorités bernoises ont autorisé la manifestation, mais le feu vert a été précédé de longues hésitations à cause du risque de débordements. En septembre 2015, une manifestation organisée par des Turcs proches du parti d’Erdogan avait dégénéré après l’irruption de contre-manifestants kurdes.