Dans les circonstances où elle les a vécues, les huit années passées par Eveline Widmer-Schlumpf au Conseil fédéral relèvent du miracle politique. Lorsque, en automne 2007, une poignée de stratèges socialistes et démocrates-chrétiens l’ont discrètement sollicitée pour voir si elle était prête à mettre en échec Christoph Blocher, tout le monde pensait que l’UDC serait placée devant le fait accompli et n’aurait d’autre choix que celui d’accepter son élection.

La première étape du scénario a bien fonctionné. Parce qu’il est resté secret jusqu’au dernier moment, ce plan a pu se réaliser à l’aube du 12 décembre 2007. Eveline Widmer-Schlumpf a été élue au deuxième tour de scrutin avec 125 voix contre seulement 115 pour Christoph Blocher, qui n’était ainsi pas reconduit dans sa fonction de ministre de Justice et police. La nouvelle élue accepta son élection le lendemain et reprit le département tenu par son prédécesseur. La deuxième étape sera plus dure, car l’UDC n’a pas réagi comme on l’attendait.

Pas à l’aise à Justice et police

Au DFJP, Eveline Widmer-Schlumpf ne se trouva pas à l’aise. Sa carrière politique était essentiellement faite de chiffres. Avant de venir à Berne, la fille de l’ancien conseiller fédéral Leon Schlumpf avait tenu les rênes des finances grisonnes et avait présidé la Conférence des directeurs cantonaux des finances. Et c’est elle qui avait piloté avec succès le référendum des cantons, le premier de l’histoire, contre le paquet fiscal de Hans-Rudolf Merz en 2004. Par ailleurs, ce département était dans le viseur de l’UDC, qui ne lui épargnera rien, comme il n’épargne rien à celle qui le dirige aujourd’hui, Simonetta Sommaruga.

Il faudra attendre 2010 et le départ du radical appenzellois Hans-Rudolf Merz pour qu’elle puisse reprendre le ministère de ses rêves, celui des Finances. En cinq ans, elle y aura déployé une activité impressionnante. Elle aura pour cela été servie par l’actualité. Hans-Rudolf Merz avait dû, à son corps défendant, ouvrir les premières lézardes dans le secret bancaire. Elle parachèvera l’ouvrage, en tout cas sur le plan international. Les deux accords d’imposition à la source signés avec l’Autriche et la Grande-Bretagne demeureront les seuls du genre. Le reste se réglera dans le cadre de conventions internationales d’échange d’informations. Elle franchira ainsi le pas que Hans-Rudolf Merz avait promis de ne jamais franchir.

Dans le même ordre d’idées, Eveline Widmer-Schlumpf aura dû négocier un accord avec les Etats-Unis, tâche ardue face à l’insistance et de l’opiniâtreté manifestée par les autorités judiciaires et fiscales américaines. Sa stratégie lui aura valu de nombreuses critiques de la droite dont elle est formellement issue. A posteriori, quasiment tout le monde reconnaît cependant qu’elle n’a fait que ce que la Suisse devait faire.

Des chantiers ouverts

Autre gros dossier à gérer: le remplacement des régimes fiscaux cantonaux des sociétés par un système acceptable aux yeux de la communauté internationale. Cette affaire l’aura accaparée pendant les cinq années qu’elle passées aux Finances, tant elle est complexe et controversée. Cet été, elle a transmis la réforme de l’imposition des entreprises III, qui apporte les réponses à ces questions, au parlement. Pour tout ce qui relève du secret bancaire et des réformes fiscales dictées par les nouveaux standards internationaux, Eveline Widmer-Schlumpf peut partir avec le sentiment du devoir accompli.

Elle laisse d’autres chantiers ouverts. Elle rêvait d’appliquer aux contribuables et autorités fiscales suisses les mêmes règles d’accès aux données bancaires. Mais le projet qu’elle a mis en consultation s’est heurté à de fortes résistances, incarnées en particulier par l’initiative populaire sur l’ancrage de la sphère privée, et donc du secret des données bancaires, dans la Constitution. Le parlement et le peuple suisse traiteront cette question l’année prochaine.

Elle a aussi souhaité mettre en route une réforme fiscale écologique sous la forme d’une taxe sur l’énergie. Mais ce projet n’a pas plu à sa collègue Doris Leuthard, avec qui elle s’était pourtant alliée pour faire passer la sortie du nucléaire au sein du Conseil fédéral. La ministre de l’Energie y a vu une menace pour la réalisation de la Stratégie énergétique 2050, qui a l’ambition de développer les agents renouvelables et de remplacer progressivement le nucléaire. La démocrate-chrétienne a jugé inopportun d’ouvrir trop tôt le débat sur les taxes énergétiques. Eveline Widmer-Schlumpf a finalement pu mettre son projet en consultation, mais les résultats de celle-ci n’ont pas été très convaincants.

Il faut ajouter à cela que, comme Hans-Rudolf Merz avant elle, Eveline Widmer-Schlumpf a profité d’une bonne conjoncture. Tous les comptes financiers annuels qu’elle aura bouclés comme grande argentière de la Confédération auront été positifs, à l’exception d’un microdépassement en 2014. Elle a annoncé chaque année que les nuages allaient s’amonceler dans le ciel, mais la catastrophe ne s’est pas encore produite. Son successeur œuvrera dans un contexte différent. D’une part, la situation va forcément finir par se dégrader. D’autre part, les pressions de l’UDC et du PLR sur les dépenses publiques vont s’intensifier.

Un parti trop faible

Sur le plan politique, la carrière d’Eveline Widmer-Schlumpf a pris une tournure dramatique dès son élection en 2007. L’UDC l’a exclue, comme son collègue Samuel Schmid. En juin 2008 est né le Parti bourgeois-démocratique (PBD), largement construit autour de sa personne. Le PBD a connu un joli succès électoral en 2011, raflant dix sièges au parlement et 5,4% des suffrages. Mais il n’a pas réédité l’exploit en 2015, égarant deux mandats et reculant à 4,1%.

Cette évolution négative a fragilisé les appuis dont dispose la conseillère fédérale. Ceux-ci sont faits d’alliances ponctuelles entre les formations du centre droit et, pour certains dossiers, la gauche. Cela a brouillé les frontières politiques. Elue comme représentante de l’UDC, Eveline Widmer-Schlumpf est devenue, avec Doris Leuthard, le pivot du gouvernement. Cela s’est traduit par des accents penchant parfois vers le centre gauche, notamment dans les dossiers de l’énergie et de la place financière.

L’échec du rapprochement envisagé entre le PDC et le PBD en 2014 a sonné le glas de sa carrière fédérale. Il est piquant de relever que son évolution a été directement influencée par celle de son propre canton. L’an dernier, c’est à cause de l’opposition du PBD grison à l’alliance avec le PDC que l’union a échoué. Cette année, le mauvais résultat de son parti dans ce même canton et le succès de l’UDC, qui place deux conseillers nationaux dont la fille de son ennemi de toujours, l’ont affectée et entamé sa motivation. A 59 ans, cette femme aux nerfs d’acier va vraisemblablement retrouver quelques mandats intéressants. Surtout, elle aura un peu de temps à consacrer à sa famille, notamment à ses trois petits-enfants.