Cantons

Les ministres des finances s’en remettent au plus pauvre

Le Jurassien Charles Juillard part favori pour présider l’importante Conférence intercantonale des directeurs des finances. Mais la place est disputée

Ce pourrait être un sujet abordé en marge du traditionnel séminaire des conseillers d’Etat des cantons suisses, dès ce mercredi à Interlaken. La puissante et stratégique Conférence des directeurs cantonaux des finances (CDF) se cherche un nouveau président. Alors qu’ils s’écharpaient l’automne dernier à propos de la péréquation intercantonale, les grands argentiers se seraient tous ou presque déclarés intéressés par la fonction, lorsque l’actuel président, le Zougois Peter Hegglin, élu au Conseil des Etats, a annoncé son retrait.

Le 29 janvier prochain lors de la séance plénière de la conférence, la désignation pourrait se résumer à un duel entre le Jurassien Charles Juillard et le Vaudois Pascal Broulis. Charles Juillard a les faveurs de l’actuel comité de la CDF dont il est membre depuis sept ans, alors que Pascal Broulis n’y siège pas. Le Vaudois dit attendre de connaître la procédure de désignation avant de se déterminer.

Chasse gardée alémanique

Pourquoi tant d’intrigues autour d’une simple présidence de conférence intercantonale? Parce que l’assemblée des ministres des finances a un poids considérable dans l’organisation fédéraliste du pays. D’aucuns prétendent que son président est un «huitième conseiller fédéral». À tel point que ce fut une chasse gardée alémanique. Le dernier Latin à l’avoir dirigée est le Tessinois Dick Marty, entre 1992 et 1994. C’est par ce biais que la Grisonne Eveline Widmer-Schlumpf s’est fait connaître, elle qui a présidé la CDF de 2001 à son élection au Conseil fédéral à fin 2007. Elle avait fait aboutir, en 2003, le référendum des cantons contre le paquet fiscal ficelé par les Chambres fédérales, refusé en 2004 par le peuple. Successeurs d’Eveline Widmer-Schlumpf, le Soleurois Christian Wanner (2008-2012) et le Zougois Peter Hegglin (2013-2015) ont eux aussi acquis une renommée nationale.

Le dossier de la péréquation

La CDF s’occupe de dossiers d’une brûlante actualité. La réforme de la fiscalité des entreprises qu’il faudra mettre en pratique et, surtout, la toujours plus controversée péréquation intercantonale. Avec la fronde de cantons contributeurs (ils sont sept) qui exigent de payer beaucoup moins pour les cantons à faible capacité financière, en particulier pour Lucerne ou Berne.

Le nouveau président de la CDF n’aura pas la tâche facile pour maintenir les représentants des cantons autour de la table – il y a des menaces de quitter les conférences intercantonales – et tenter de créer un climat de discussion prônant le maintien des vertus du fédéralisme et du respect mutuel.

La présidence aurait pu revenir à l’actuel vice-président, le Valaisan Maurice Tornay, mais les difficultés rencontrées dans son canton avec les affaires Giroud et les hôpitaux, avec le doute qui plane sur sa réélection en 2017 où la place lui est contestée par Christophe Darbellay, l’ont mis à l’écart.

Charles Juillard, plus ancien membre de la CDF

La présidence pourrait ainsi échoir au plus ancien membre du comité de la CDF, Charles Juillard. Il est piquant de noter qu’après avoir été dirigés par l’élu du canton le plus riche, Zoug, les ministres des finances pourraient s’en remettre au représentant du canton le plus pauvre, le Jura, qui présente en 2016 le potentiel de ressources le plus faible (indice 64, contre un indice de 263,5 à Zoug). «Ce serait une belle expression de la vitalité du fédéralisme», commente Charles Juillard.

Ne risque-t-il pas de n’être qu’une marionnette dans un cénacle de puissants grands argentiers? «Justement pas, rétorque-t-il. Personne ne conteste le droit du Jura de bénéficier de la péréquation. Mes avis seront ainsi sans arrière-pensée.» Et de faire remarquer que s’il n’a parfois pas été d’accord avec eux, il dit avoir pu travailler à trouver des compromis avec les représentants des cantons contributeurs, comme la Bâloise Eva Herzog ou le Zougois Peter Hegglin. Pour Charles Juillard et le Jura, il s’agirait «d’une belle opportunité d’être présent là où se prennent les décisions sur la scène fédérale».

D'autres prétendants

Les jeux ne paraissent toutefois pas faits. Pascal Broulis ne serait pas seul sur les rangs. La Grisonne Barbara Janom Steiner, qui remplacera le Saint-Gallois Martin Gehrer au comité, aurait elle aussi déclaré son intérêt. Au final, la désignation du président devrait être le fruit d’un subtil et fragile équilibre entre les intérêts des cantons bénéficiaires (qui ont droit à quatre sièges au comité, JU, VS, BE et SG) et des cantons contributeurs (trois représentants au comité, ZG (qui sera remplacé par SZ), BS et ZH). Pascal Broulis a l’avantage d’être le représentant d’un canton contributeur et le chantre d’un fédéralisme qui impose aux cantons plus riches de verser de l’argent aux cantons plus faibles. Ce qui crée parfois l’ambiguïté. La position de Charles Juillard est, elle, sans équivoque.

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