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Pascal Broulis et Pierre Maudet en mars 2018.
© MARTIAL TREZZINI

Voyages

Ministres même en vacances?

Le voyage de Pierre Maudet à Abu Dhabi et les séjours de Pascal Broulis en Russie soulèvent la question des limites entre l’activité privée et publique s’agissant des membres de l’exécutif

Un conseiller d’Etat peut-il invoquer le caractère «purement privé» d’un déplacement pour se soustraire aux questions et à la critique? Le sujet revient en force avec la polémique suscitée par le voyage de Pierre Maudet à Abu Dhabi et par les séjours de Pascal Broulis en Russie.

Si le contexte de l’affaire genevoise diffère de sa cousine vaudoise, la réponse des principaux intéressés se décline plus ou moins sur le même mode du «circulez, il n’y a rien à voir». En substance, le côté non officiel d’un périple justifierait de prendre des libertés avec les invitations ou les fréquentations pouvant porter atteinte à l’indépendance. Une approche considérée comme plutôt réductrice.

Une frontière poreuse

Cette frontière entre sphère publique et privée occupe déjà la Commission de contrôle de gestion du parlement genevois qui examine les contours de l’escapade émiratie. La limite semble assez poreuse et Pierre Maudet joue lui-même sur les deux tableaux. D’un côté, le conseiller d’Etat invoque des vacances en famille et entre amis pour justifier une offrande qui, sans cela, ferait littéralement exploser les montants autorisés (entre 100 et 300 francs en nature, en fonction du canton) s’agissant de dons ou d’avantages à raison de la fonction. De l’autre, il revêt son costume de magistrat pour passer par la voie protocolaire de l’aéroport, serrer des mains princières sur place et visiter un centre de sécurité.

Lire aussi: L’affaire Maudet met le monde politique genevois en ébullition

Quant aux voyages de Pascal Broulis (qui doit aussi répondre à des interpellations parlementaires à ce sujet), c’est principalement la présence du milliardaire Frederik Paulsen, président du groupe pharmaceutique Ferring, basé près de Morges, qui soulève le spectre d’une trop grande proximité entre le ministre des Finances et un très important contribuable du canton, lequel se trouve aussi être consul honoraire de Russie.

Quel que soit finalement le mode de paiement dudit voyage (chacun pour soi ou pas tout à fait), on imagine mal que le fait de sillonner ensemble l’immensité de la Sibérie n’ait aucun impact sur le renforcement des liens d’amitié et donc sur le regard que pourrait porter ultérieurement le premier sur un éventuel dossier impliquant le second.

Touristes particuliers

Là encore, l’argument du «privé» peine à convaincre. Pour preuve, en 2012, un article du quotidien La Liberté évoquait déjà un précédent voyage de ce groupe de «touristes suisses» qui avait failli créer un incident diplomatique avec le Japon après une visite de l’île russe de Kunashir, dont l'Empire du Soleil levant revendique inlassablement la propriété.

Lire aussi: Nouvelle polémique pour Pascal Broulis

Emmené par l’ancien directeur des publications romandes de Tamedia, Eric Hoesli, ce groupe était alors composé de l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin, de la conseillère d’Etat fribourgeoise Isabelle Chassot, de Pascal Broulis, de Frederik Paulsen, du président de l’EPFL Patrick Aebischer, de la conseillère aux Etats socialiste Géraldine Savary et d’autres encore. Devant le pedigree de certains des voyageurs, Tokyo a cru à une délégation officielle suisse. On ne se débarrasse pas aussi facilement d’une casquette de ministre.

Comme une deuxième peau

Impossible de s’en débarrasser, diraient même nombre d’observateurs pour qui une charge publique aussi importante doit devenir une sorte de seconde peau. L’ancienne conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey le souligne en ces termes: «On est toujours un personnage public même quand on part en vacances. On ne peut jamais gommer sa fonction.»

Le conseiller national Carlo Sommaruga partage cet avis: «Je considère qu’on est conseiller d’Etat à plein temps. Un magistrat de l’exécutif n’est pas un anonyme. Il incarne l’autorité de manière continuelle et assume un risque politique lié à ses choix de villégiature, à son comportement en public ou à son entourage.» Dans le cas du groupe des visiteurs de la Russie, le socialiste déplore «l’image exécrable d’une coterie» qui prend de l’influence de manière occulte et s’offre des privilèges.

L’importance de l’image

L’apparence qui sera donnée est un facteur important pour apprécier une situation. L’ancien ministre genevois de la Santé, le radical Guy-Olivier Segond, ne s’y était pas trompé. A l’époque où il œuvrait à un projet de collaboration hospitalière et devait visiter des établissements dans le sud de la France, la question d’un déplacement (très officiel celui-là) en jet privé s’était posée. «Je me suis méfié de l’image que pouvait projeter un tel avion plein de professeurs et de politiciens. Nous avons donc tous pris le train. Le voyage a été plus long et même plus cher mais ce moyen de transport échappait à la critique car les gens pouvaient s’identifier plus facilement», se rappelle le vieux briscard de la politique.

Les contextes où se mélangent complicité, influence et captation de bienveillance, il connaît aussi. A peine devenu maire de Genève, Guy-Olivier Segond était invité par le père d’une amie – un banquier au destin finalement tumultueux – à une sorte de fête familiale. «J’ai été surpris de me retrouver à une vraie réception avec 400 personnes et un hôte qui me présentait à tous comme un grand ami alors que je le voyais pour la première fois. Il voulait montrer qu’il connaissait le maire. J’ai dû le prendre à part pour lui dire de cesser cette mise en scène.»

Double risque

Comme entre privé et public, les frontières entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas se déplacent aussi avec le temps. Dans un dossier consacré aux cadeaux et avantages, l’organisation Transparency International Suisse met en garde: ce qui était autrefois considéré comme une peccadille constitue désormais un risque tant sur le plan juridique qu’en termes de réputation.

Sur ce sujet: Le parquet genevois confronté à l’épineuse affaire Maudet

S’agissant des dispositions pénales sur la corruption, Ursula Cassani, professeure de droit à l’Université de Genève, souligne que ce facteur vacances privées n’exonère pas l’agent public: «Cela ne change rien si l’avantage accordé est en lien prévisible avec la charge.» Quant à la société dans son ensemble, celle-ci se montre désormais beaucoup moins tolérante envers les privilèges et les conflits d’intérêts.

Et un juge de s’étonner: «Les gens attendent de leurs dirigeants une certaine austérité et une exemplarité. Il est surprenant de constater que deux politiciens aussi en vue peuvent se couper si vite de cette réalité.»

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