Un représentant de la Suisse italienne au Conseil fédéral est indispensable. C’est avec cette intime conviction que le PLR tessinois revendique le siège que Didier Burkhalter libérera au Conseil fédéral le 31 octobre prochain.

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Mais au fond, pourquoi serait-ce indispensable? Qu’est-ce que cela change pour la Suisse italienne de pouvoir compter sur l’un des siens au gouvernement?

Envies de sécession

Un «lien social et psychologique» se crée entre les cantons et l’Etat à travers la charge de conseiller fédéral, rappelle l’historien Urs Altermatt dans l’ouvrage Conseil fédéral: Dictionnaire biographique des cent premiers conseillers fédéraux (Cabédita). Et ce lien est perçu comme d’autant plus important à mesure que le pouvoir se concentre en mains fédérales. La frustration et le sentiment d’éloignement ressentis en février 2014 au sud des Alpes alors qu’aucun conseiller fédéral n’y avait fait campagne lors de l'initiative «Contre l’immigration de masse» sont restés dans les mémoires et ont eu des conséquences sur l’ensemble du pays.

S’y ajoute bien sûr pour la Suisse italienne comme pour la Suisse romande la dimension linguistique et culturelle. Ecartée de 1864 à 1911 du Conseil fédéral, la Suisse italienne se sentait mise sur la touche à tel point qu’«une partie des Tessinois commençait à se demander s’il valait encore la peine de rester suisse», rappelait Orazio Martinetti, journaliste et historien, dans Le Temps en 2009. La Constitution prévoit aujourd’hui une représentation «équitable» des diverses régions et communautés linguistiques au Conseil fédéral, sans rien garantir à personne.

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Trois ministres romands, rien ne change

Mais concrètement, les tensions migratoires à la frontière italo-suisse, la pression sur le marché du travail, les conflits avec Rome et la Lombardie seraient-ils vraiment moins aigus si un Tessinois était aux commandes? Le programme et les capacités politiques ne doivent-ils pas l’emporter sur les régionalismes? «Ne serait-ce que pour la langue et la culture communes, un conseiller fédéral italophone peut faire la différence dans les importantes relations économiques, sociales et culturelles de la Suisse avec l’Italie», affirmait Ignazio Cassis, candidat tessinois au Conseil fédéral, le 11 juillet dernier. Président de Coscienza Svizzera et ancien conseiller national, Remigio Ratti (PDC/TI) abonde: «Un conseiller fédéral de langue et de culture italiennes pourrait nous permettre d’avoir un meilleur contact avec l’Italie, qui est devenue un problème pour la Suisse, alors que cela devrait être un pays limitrophe ami.»

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Une source tessinoise active dans la Berne fédérale, qui tient à son anonymat, n’y croit pas une seconde. «Cela doit être une préoccupation de l’ensemble du Conseil fédéral, pas d’un seul ministre. Les relations sont-elles meilleures avec la France parce qu’il y a trois conseillers fédéraux romands?» Elle renchérit: «Il ne faut pas se demander ce qu’un conseiller fédéral tessinois apporte en plus au sein du gouvernement, mais ce qu’il manque lorsqu’il n’y en a pas.»

Impulsions culturelles

De fait, depuis 1848, les sept conseillers fédéraux tessinois ont connu des fortunes diverses. Mais certains ont incontestablement fait naître des impulsions décisives liées à leur sensibilité culturelle: pour la ligne du Gothard, pour l’Université de la Suisse italienne, pour davantage de personnel italophone dans la Berne fédérale, etc.

Aujourd’hui, la présence d’un représentant de la Suisse italienne au sein du Conseil fédéral est même davantage une question de culture que de provenance régionale, avance Remigio Ratti: «La langue italienne est une langue nationale autant parlée au nord des Alpes que dans la Suisse italienne aujourd’hui. Il est important pour moi que la culture de langue italienne, l’«italicité» – c’est un néologisme que j’aime bien – soit représentée au Conseil fédéral.»

Et Simonetta Sommaruga, avec ses origines tessinoises, n’est-elle pas garante de cette «italicité» au sein du gouvernement? «Elle va dans la bonne direction mais ne remplace pas un conseiller fédéral de langue et de culture italiennes», sourit l’ancien élu PDC.


Heurs et malheurs des conseillers fédéraux tessinois

Stefano Franscini (PRD), 1848-1857: le mal aimé

Premier conseiller fédéral tessinois, Stefano Franscini est élu de justesse, par 68 voix sur 132. Pédagogue, statisticien, il met en place l’Ecole polytechnique de Zurich avec sa touche de minoritaire: des chaires de littératures italienne, allemande et française pour nourrir le dialogue culturel suisse. Peu à peu pourtant, il est désavoué, très critiqué par des Tessinois qui le jugent trop docile vis-à-vis du pouvoir fédéral, alors souvent opposé au canton sur la question de l’asile ou par rapport à la Lombardie. Il meurt en fonction en 1857.


Giovanni Battista Pioda (PRD), 1857-1864: le visionnaire

L’élection de Giovanni Battista Pioda en 1857 semblait couler de source au point que les journaux tessinois se contentèrent d’en donner le résultat, sans commentaire, soulignent des ouvrages historiques. L’homme est un visionnaire. Il veut placer le Tessin et la Suisse au cœur de l’axe européen nord-sud. Il profite de son mandat à Berne pour convaincre l’Italie d’affecter un crédit à fonds perdu de 55 millions pour le percement du Gothard. Sa vista politique et son sens diplomatique étoffent son bilan.


Giuseppe Motta (PDC), 1911-1940: l’italophile

Son élection sonne comme un véritable soulagement. La Suisse italienne était alors absente du Conseil fédéral depuis quarante-sept ans! Giuseppe Motta reste vingt-neuf ans au gouvernement, à l’épreuve, comme chef de la diplomatie, d’une guerre mondiale à l’autre. Il tend à surestimer l’importance pour la Confédération des relations avec l’Italie au détriment d’autres pays, note le dictionnaire biographique des conseillers fédéraux. Il fait entrer la Confédération dans la Société des nations et défend avec force la culture italienne comme composante de l’helvétisme.

Enrico Celio (PDC), 1940-1950: le désillusionné

1940. L’Europe est en guerre. La classe politique suisse juge alors opportun d’élire un Tessinois pour garantir la cohésion nationale… et pour ne pas heurter l’Italie de Mussolini. Le PDC porte finalement son choix sur un inconnu de la Berne fédérale: Enrico Celio. D’abord enthousiaste, la désillusion rattrape rapidement le Tessinois. Il est lassé des critiques qui le visent, lui, le successeur un peu terne du populaire Giuseppe Motta. Il prolonge toutefois sa présence au gouvernement par patriotisme cantonal, pour laisser la relève tessinoise mûrir.


Giuseppe Lepori (PDC), 1954-1959: l’étoile filante

Humaniste, intelligent, fin, droit, intègre: les adjectifs élogieux ne manquent pas à propos de Giuseppe Lepori. Très engagé pour le Tessin avant et après son bref passage au Conseil fédéral – il élaborera notamment le projet de révision complète de la Constitution tessinoise – il porte à son bilan de ministre sa défense de la création d’une télévision nationale suisse et l’adoption de la nouvelle loi sur les chemins de fer. Victime d’une hémorragie cérébrale en 1959, il renonce à une réélection au gouvernement.

Nello Celio (PRD), 1966-1973: le populaire

Comme un air de déjà-vu… En 1966, Nello Cellio est désigné comme candidat unique du Parti radical tessinois alors que le Tessin dispose de trois excellents candidats. Profitant de la division des Romands, il est élu au premier tour. Sa rigueur financière ainsi que sa sensibilité sociale, dans une période économique et financière très délicate, lui valent les critiques de la droite mais le rendent très populaire. A tel point que lorsqu’il annonce son envie de retrait, une pétition est lancée pour lui demander de renvoyer son départ d’un an, ce qu’il fait.

Flavio Cotti (PDC), 1987-1999: l’Européen

Discret depuis sa démission, Flavio Cotti laisse un bilan ministériel contrasté. A l’Intérieur, il subit l’échec de l’assurance maladie et maternité. Aux Affaires étrangères, il fait face aux critiques dans le délicat dossier des fonds en déshérence. Partisan d’une adhésion à l’UE, on lui reprochera une certaine passivité lors du vote de 1992 sur l’EEE qu’il ne voyait que comme une étape intermédiaire. Cela dit, le Tessinois se retire du Conseil fédéral alors que les Bilatérales I sont ficelées et que la voie bilatérale s’ouvre. Ardent défenseur des langues nationales, Flavio Cotti a aussi donné une impulsion en faveur de l’Université de la Suisse italienne, après le mortifiant vote cantonal de 1986 par lequel la population avait refusé la création d’un pôle universitaire.