Trois mois après le vote par lequel les Suisses ont refusé la construction de nouveaux minarets, l’intellectuel Tariq Ramadan dédramatise les conséquences de ce scrutin dans une longue interview publiée sur le site internet du Tages Anzeiger. Il s’exprime aussi sur les défis posés par la présence des musulmans en Suisse et en Europe, ainsi que par la construction d’une société pluriculturelle.

Après le vote du 29 novembre, certains avaient prophétisé qu’une tempête de protestations se lèverait dans le monde islamique. Or il ne s’est rien passé. Cela n’étonne pas Tariq Ramadan: «Tous les érudits musulmans du monde savent que les minarets ne sont pas prescrits par les Ecritures. Il s’agit d’une question architecturale». L’intellectuel suisse dénonce néanmoins l’attitude de l’UDC, qui a cherché à attiser le conflit, sans y parvenir. «Les musulmans ont réagi de manière réfléchie. Ils se nont pas tombés dans le piège de l’UDC.»

Consulté par l’Organisation de la conférence islamique sur l’attitude à adopter, Tariq Ramadan a recommandé à ses membres de ne pas réagir de manière émotionnelle. «Nous devons prendre au sérieux le signal lancé par le vote sur les minarets. Nous avons besoin d’un dialogue constructif.» Il est conscient que la situation des musulmans en Suisse, même après le scrutin du 29 novembre, est toujours «nettement meilleure que dans presque tous les autres pays européens». «Les musulmans de Suisse doivent clairement faire la distinction.» «Le vote ne représente ni les valeurs suisses, ni ses traditions.» Celles-ci résident au contraire dans la cohabitation paisible de différentes cultures et langues.

L’intellectuel n’est pas favorable à la création d’un parti islamique démocratique en Suisse, qui serait vu comme un ghetto et une volonté de s’isoler de la société. Il préfère que les musulmans s’investissent dans les partis qui existent déjà, en choisissant ceux qui correspondent à leurs points de vue et à leur éthique. «Je n’aurais rien contre des musulmans militant dans le parti démocrate-chrétien (PDC)», affirme-t-il.

Tariq Ramadan en est certain: un islam européen est né. Et l’«islam est aussi une religion suisse. Cela ne signifie pas que nous changeons les racines de la Suisse, mais que nous contribuons à ses qualités et à sa richesse. Les musulmans «doivent accepter et respecter la culture de la majorité. Mieux, ils doivent connaître son histoire. Celui qui vit en Suisse doit connaître l’histoire suisse. Mais aucune culture ni tradition n’est statique. Il s’agit de donner et de recevoir. Je reçois quelque chose de la culture suisse, mais je suis Suisse et j’apporte également quelque chose en tant que musulman. En m’intégrant, je change en même temps la culture dans laquelle je m’intègre.»

D’après lui, les problèmes sociaux liés à l’immigration en Grande-Bretagne et en France ne sont pas comparables à ceux qui surgissent en Suisse, où ce type de conflits est insignifiant. «La grande majorité des musulmans en Suisse est très bien intégrée au niveau communal, le dialogue avec les autorités locales fonctionne bien.»

A ses yeux, la pratique de la religion islamique n’est pas liée au degré d’intégration. «Il est faux de croire que nous avons les plus gros problèmes avec les gens qui sont profondément croyants et religieux.» Ceux qui ont commis les attentats du 7 juillet 2005 à Londres s’étaient radicalisés en quelques semaines, souligne-t-il. Il n’y a pas de contradiction entre le fait d’être musulman pratiquant et citoyen d’un Etat européen. «Avec ou sans religion, il s’agit d’être un citoyen responsable, avec tous les droits et les devoirs que cela implique.»

Questionné sur son identité helvétique, Tariq Ramadan avoue qu’il ne s’est pas toujours senti Suisse avant tout. Naturalisé à l’âge de 22 ans, il était convaincu de retourner un jour en Egypte, d’où il est originaire. A 24 ans, lors d’un voyage au Caire, il réalisa que ce n’était plus sa culture. Il décida alors de continuer à vivre en Suisse.