La crise des prêtres pédophiles va-t-elle s'étendre aux miracles? Surgi d'un carton des Archives de l'Etat de Fribourg, un document éclaire d'un jour nouveau l'un des chapitres les plus controversés de l'histoire du catholicisme en pays fribourgeois: le miracle attribué à Marguerite Bays, survenu en mars 1940, lors d'une randonnée à la Dents-de-Lys, et reconnu par le Vatican en 1993.

Bernard Pochon, un charpentier fribourgeois de 56 ans, a en effet retrouvé le protocole de l'enquête relative à l'accident qui s'est produit ce jour-là sur ce sommet des Préalpes fribourgeoises. Etabli d'après les déclarations de l'unique survivant, ce texte, fait troublant, contredit en certains points la déposition qu'il tiendra cinquante ans plus tard, lors du procès de béatification. L'intérêt de Bernard Pochon pour cette affaire a des motifs graves. Lorsqu'il avait 15 ans, un prêtre a tenté d'abuser de lui. Les récentes révélations dans la presse ont fait ressurgir ces douloureux souvenirs. Révolté par «les mensonges de l'Eglise», le Fribourgeois souhaite, avec le cas Marguerite Bays, «rétablir le passé pour donner un sens à l'avenir».

Une chute mortelle

Tout commence donc le 25 mars 1940. En ce lundi de Pâques, sous la conduite d'un abbé bien téméraire, quatre personnes (l'ecclésiastique, sa nièce, son servant de messe et un étudiant) réalisent l'ascension de la Dent-de-Lys, depuis Les Paccots. Le temps est ensoleillé, mais la roche, saupoudrée de neige, est «horriblement glissante». Lors de la descente survient le drame. Alors que les quatre alpinistes sont encordés, la jeune femme glisse et entraîne trois de ses compagnons dans une chute mortelle. Le quatrième, l'étudiant, est sauvé car la corde qui le reliait au reste du groupe s'est mystérieusement rompue.

Interrogé, un jour plus tard, par le préfet de la Veveyse de l'époque, Sylvestre Pilloud, le rescapé relate les événements de la façon suivante: «Je n'ai presque pas subi de choc. Je ne comprends pas comment la corde s'est rompue et comment je n'ai pas été entraîné à leur suite. A-t-elle peut-être été coupée par une pierre ou de la glace, je l'ignore.» Le protocole de l'enquête comporte trois pages. A aucun moment il n'est fait mention de Marguerite Bays.

Une rupture «inexplicable»

Ce qui ne sera plus le cas par la suite. Un demi-siècle plus tard, lors du procès de béatification, l'étudiant, devenu prêtre, témoignera avoir invoqué cette dernière au moment où il a vu ses camarades de cordée passer par-dessus sa tête et «rouler dans le précipice». La rupture de la corde, inexplicable, ne peut selon lui qu'être l'œuvre de cette couturière qui vécut à Siviriez (FR) au XIXe siècle. Exemple de piété, elle était considérée comme une sainte de son vivant. Marguerite Bays a été béatifiée en 1995. Chaque année, des milliers de croyants font le déplacement jusqu'à la ferme où elle est née.

Aux autorités religieuses, le survivant déclarera qu'ayant expressément prié la couturière de Siviriez de l'aider, la corde avait été inexplicablement tranchée. Elle n'était ni coincée dans une fissure rocheuse, ni gelée au point de se rompre facilement. Tandis que ses trois compagnons se tuaient dans leur chute, il n'avait ressenti aucune secousse. Il avait alors aussitôt attribué ce miracle à la personne invoquée.

Le décalage entre les deux versions des faits promet de rallumer une polémique qui a éclaté dès l'annonce de la béatification. De nombreuses voix, y compris parmi les ecclésiastiques, trouvant pour le moins étrange qu'une bienheureuse puisse choisir de sauver une personne mais laisse mourir les trois autres.

Rescapé devenu pédophile

Ce printemps, le mythe populaire a encore été davantage écorné. L'Hebdo a en effet révélé que le miraculé, décédé il y a huit ans, était par la suite devenu pédophile. Le magazine a recueilli le témoignage d'une victime - également devenue prêtre. Les faits, graves, se seraient produits il y a 60 ans, alors qu'il était un garçon âgé de 7 ans. Par ailleurs, Bernard Pochon affirme connaître une autre personne ayant été abusée par ce curé.

Quoi qu'il en soit, le protocole de l'enquête, qu'il a tiré de l'oubli, n'a pas l'heur d'émouvoir le père Claude Morel, qui préside la commission pour la canonisation de Marguerite Bays (l'Eglise catholique est actuellement en train d'instruire sur un autre miracle attribué à la couturière. Si son authenticité est reconnue, elle deviendra sainte). «Bernard Pochon conteste le miracle de la Dent-de-Lys, c'est son droit. Mais celui-ci a été l'objet d'une enquête minutieuse à Rome, et il a été reconnu. Il fait fausse route en pensant que l'Eglise va revenir sur sa décision.» A l'entendre, le document n'apporte strictement rien de nouveau.

Bernard Pochon, au contraire, y voit la preuve que la rupture de la corde est accidentelle. «Il faut cesser de faire porter à Marguerite Bays le poids de ces trois morts», s'énerve-t-il. Le miracle de la Dent-de-Lys, on l'aura compris, n'a pas fini de faire parler de lui.