Transport

La mobilité de demain agite le canton de Vaud

La technologie s’immisce chaque jour davantage dans nos habitudes de transport. Pour y réfléchir, le canton de Vaud organisait ce mardi un grand forum et lançait un fonds de 10 millions de francs

«Quand j’ai pris la tête du Département vaudois des infrastructures, raconte Nuria Gorrite, la présidente du Conseil d’Etat vaudois, je m’imaginais gérer des routes ou des navettes lacustres. Beaucoup moins des voitures autonomes, des drones ambulances ou des applications géolocalisées d’optimisation de la tarification de parcours.» Au micro de la première conférence cantonale sur la mobilité numérique, qui se tenait ce jeudi à l’Université de Lausanne, la socialiste témoigne d’entrée de jeu de l’impact concret des nouvelles technologies sur la politique. Avec cette question sous-jacente: les gouvernants suivent-ils le rythme?

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«Google for president»

«Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur», plaisante Nuria Gorrite, citant Jean Cocteau. Avant de préciser: «Pour ne pas en arriver là, nous devons nous maintenir à niveau.» La réalité montre que ce n’est pas toujours évident. En quelques mois, début 2015, l’arrivée d’Uber a par exemple mis sur la touche les taxis traditionnels dans les villes suisses, notamment à Lausanne. Meilleur marché, offrant la possibilité de paiement instantané par smartphone, le service californien de conducteurs particuliers a rapidement concurrencé les chauffeurs professionnels. Il aura fallu plus de deux ans pour encadrer juridiquement les nouveaux arrivants et apaiser – partiellement – la colère des taxis.

«Les politiciens traditionnels peuvent rapidement être dépassés, analyse Jean Haëntjens, économiste et urbaniste. Les entreprises technologiques ont l’avantage de la rapidité. Dans certains cas, elles en savent aussi davantage sur les citoyens que les Etats eux-mêmes.» Google peut ainsi produire des statistiques sur à peu près tout et n’importe quoi, notamment sur les habitudes de transport des citoyens. A tel point que la multinationale américaine fait de l’ombre aux offices d’aménagement du territoire. Ou même aux cabinets d’architectes: «Récemment, dit l’urbaniste, Google a remporté un très gros mandat pour la réaffectation d’un quartier entier de Toronto. La firme a convaincu le jury grâce à sa capacité d’exploiter des métadonnées pour configurer de manière optimale la mobilité au sein du nouvel ensemble.» De plus en plus polyvalents, les géants de la tech sont partout, savent tout faire, et la politique peine à les contenir.

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«L’Etat ne doit pas abandonner sa souveraineté»

«Le canton de Vaud est en train de se réveiller, annonce toutefois Claude Jan, qui travaille à la Direction des systèmes d’information du canton. Nous avons laissé faire pendant longtemps, mais c’est en train de changer.» C’est précisément pour propager cette prise de conscience que ce premier forum de la mobilité numérique a été organisé, souligne Nuria Gorrite. «Je m’inquiète de voir le retard des gouvernants suisses sur la maîtrise des données. Pour que cela change, nous aimerions prochainement lancer une conférence intercantonale sur le domaine du digital. Il en existe déjà sur le thème de la chasse ou de la pêche, il est temps de s’intéresser aux données.» La nature ayant horreur du vide, dit-elle, la politique doit s’y intéresser avant que quelqu’un d’autre ne le fasse. «Je ne suis pas fermée à la collaboration avec les géants de la tech pour autant, souligne-t-elle, mais nous n’allons pas non plus leur donner les clés de la maison.»

Le domaine des transports a tout particulièrement besoin d’être encadré, fait valoir la politicienne: «Si FlixBus est moins cher que les autres offres, c’est parce que les gens y sont moins bien payés. Le numérique permet des choses extrêmement positives, mais s’il introduit des distorsions de la concurrence, alors l’Etat doit intervenir.» Cela passe notamment par deux mesures principales: prévoir et légiférer. Particulièrement actif par rapport à ses pairs, le canton de Vaud, qui dispose déjà d’une «stratégie numérique», a annoncé ce jeudi le lancement d’un fonds doté de 10 millions de francs destiné à soutenir les projets liés à la mobilité digitale. «L’Etat ne doit pas se laisser distancer, ni abdiquer sa souveraineté dans le domaine», insiste Nuria Gorrite.

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Consommateur rebelle

Face à des entreprises dont la puissance grandit chaque jour, des citoyens particulièrement mobiles et des problèmes de plus en plus globaux, la question s’est posée de savoir si l’organisation politique suisse était encore la bonne. Provocateur, Jean Haëntjens a ainsi lancé l’idée d’un «syndic lémanique» pour s’occuper de la grande ville qui s’étend de Genève à Villeneuve.

«La Suisse est déjà une ville, a balayé Matthias Finger, spécialiste de la numérisation des services publics à l’EPFL. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un office fédéral de la mobilité. Il ne faut plus segmenter entre les routes, l’aviation, les trains, mais voir les choses comme un tout.» Sans oublier une chose toutefois: «Aucune solution n’est parfaite et le consommateur est juge. Or, dit-il, la seule chose qui est plus compliquée qu’un algorithme, c’est un consommateur.»

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