Dans les allées du pouvoir (5/5)

Modeste et spectaculaire: le double jeu du Palais fédéral

Visité par les touristes du monde entier et étrangement méconnu des Suisses, le Bundeshaus détonne des autres lieux de pouvoir. Reportage au cœur de cet édifice qui reflète la construction politique du pays

Cette semaine, «Le Temps» part à la découverte de ces lieux de pouvoir emblématiques où sont prises les grandes décisions d'aujourd'hui.

Episodes précédents:

«Comment peut-on entrer dans la cathédrale?» s’interroge un groupe de touristes sur la place Fédérale, trompé par la stature imposante du Palais et par sa coupole rehaussée d’une croix. L’anecdote peut faire sourire et pourtant, l’expression de «religion civile», inventée par Jean-Jacques Rousseau, colle à la peau du monument, qui fait rayonner son pouvoir législatif et démocratique sur la Suisse comme une doctrine spirituelle. Solide et fier, l’édifice de pierres recèle même quelques symboles religieux comme, sous la coupole, une statue de Nicolas de Flue, le saint patron de la Suisse, qui a durablement imprégné la culture nationale avec son esprit de paix, sa modération et son refus de s’ingérer dans les affaires des autres.

Sa structure a été fortement inspirée par celle du Panthéon romain, selon l’historien de l’art Johannes Stückelberger, enseignant à la Faculté de théologie de l’Université de Berne, qui se fonde sur le chœur du bâtiment, ses vitraux, sa couronne peinte au zénith et la disposition de ses pièces en croix. «Celui qui entre dans le palais entre dans un lieu saint […] Le travail des parlementaires devient un acte sacré, ou du moins doit se faire en vue de la «sainteté» de la Confédération suisse», écrit-il dans sa thèse, Représentation nationale et religion civile, publiée en 2014.

Agencé comme un château avec son entrée principale et ses deux ailes, le Palais porte bien son nom. L’architecte Hans Wilhelm Auer voulait que sa teinte vert-de-gris s’intègre, côté nord, dans le décor des façades grises de la ville, mais que de son entrée sud, nichée sur le vallon bernois, le monument trône fièrement sur l’Aar et les habitations voisines.

Suivez le bibliothécaire

Le rendez-vous est donné à l’entrée de l’aile ouest. Il faut un badge, et passer par un sas sécurisé pour pouvoir entrer. La bibliothèque du parlement, inaccessible au public, se trouve au deuxième étage, à proximité du bureau d’Ignazio Cassis, à la tête du Département des affaires étrangères. «C’est dans cette pièce que tout a changé», raconte Diego Hättenschwiler, historien devenu bibliothécaire aux Services du parlement.

Berne a été choisie comme capitale fédérale par le nouveau législatif suisse dès sa première session, en 1848. Une évolution majeure dans l’histoire de la Confédération, dont la Diète se réunissait auparavant à Zurich, Lucerne, Baden ou encore Frauenfeld, selon les époques. Reconnaissante, la ville a donc entrepris de construire un premier palais, l’actuelle aile ouest, «à un prix très élevé pour l’époque», signale Diego Hättenschwiler.

Grande histoire suisse

L’unique bâtiment accueillait alors les deux Chambres du parlement et l’ensemble de l’administration fédérale. La bibliothèque est ainsi intimement associée à la grande histoire suisse. Sur un tableau au fond de la pièce, le professeur de droit Eugen Huber (1849-1923). «C’est lui qui a élaboré l’avant-projet du Code civil, s’enthousiasme le bibliothécaire. C’est dans cette salle que l’on a décidé en 1870 de construire le tunnel du Gothard, qui permet de traverser les Alpes de la Suisse vers l’Italie. C’est aussi ici qu’a été totalement révisée la Constitution en 1874.»

C’est cette refonte de la Constitution assortie à l’acquisition de nouveaux pouvoirs qui a imposé l’agrandissement du premier Palais fédéral: il fallait plus de place pour pouvoir accueillir plus de fonctionnaires. «On avait aussi plus d’argent, on a donc construit un palais impressionnant», complète le bibliothécaire. Une partie de l’ancien hôpital de l’Ile a dû être sacrifiée pour dégager l’espace de la deuxième aile est, symétrique à la première et achevée en 1892. La partie centrale, elle, est toujours en travaux. Ce n’est qu’en 1902 que les deux conseils peuvent enfin déménager. La salle historique du Conseil national est alors réhabilitée en bibliothèque, sur plusieurs étages. Seules les cinq grandes fenêtres en arc de cercle sont restées à l’identique.

A l’image de l’unité nationale

Une ère nouvelle commençait pour la Suisse, dont les élus avaient trouvé leur maison. Le Journal de Genève revint en détail sur l’inauguration qui eut lieu le 1er avril en citant in extenso les discours prononcés pour l’événement. «Tout cet ensemble donne l’impression de la grandeur et de la majesté s’élevant sur sa magnifique terrasse», s’exclame ainsi Josef Zemp, le président de la Confédération, qui remercie aussi le «génial» architecte, Hans Wilhelm Auer. Il se félicite de la modernité du bâtiment:

«L’éclairage, le chauffage et la ventilation ont été installés avec tous les perfectionnements de la science moderne […]» La dimension politique du bâtiment est aussi soulignée: «Les locaux du Conseil national et du Conseil des Etats sont à la fois séparés et étroitement reliés. Le peuple suisse, divisé en Etats, a conscience d’être une nation.» Des propos auxquels le vice-président du Conseil national fait écho: «Le Palais fédéral est la manifestation du sentiment national, qui a si puissamment grandi depuis 1848. Il représente notre solide unité nationale.»

Une conviction qui transparaît jusque dans les moindres recoins. La symétrie des lieux souligne l’égalité des deux Chambres qui font les lois. Ainsi, le Conseil des Etats siège au nord et le Conseil national se réunit au sud. La coupole, sertie des écussons des cantons, se trouve parfaitement au milieu. Un triptyque d’idées que l’on retrouve au-dessus du fronton avec les statues de trois femmes symbolisant la séparation des pouvoirs: l’indépendance politique, au milieu, est encadrée par l’exécutif et le législatif.

L’importance des symboles

Le Palais est un livre ouvert sur la Suisse, son histoire et son développement. Le fruit d’une «construction intelligente» pour le conseiller national PDC Dominique de Buman. L’ancien président de la Chambre du peuple (2017-2018) garde un souvenir précis du poids que fait peser la pierre sur les élus: «Après l’élection, quand vous descendez les escaliers pour rejoindre la réception, vous vous rendez compte du poids du bâtiment et de celui de la fonction.»

Telle une piqûre de rappel, la statue des Trois Suisses de 24 tonnes s’impose aux regards des parlementaires qui foulent le hall de la coupole. Ils ont les mains tendues, agrippées au texte fondateur signé en 1291. Au-dessus de leurs têtes, figure le drapeau du Jura. Le dernier canton venu vient de fêter ses 40 ans et a été ajouté en marge de la ronde des écussons du vitrail de la coupole. L’ensemble des matériaux utilisés dans le Palais vient de toutes les régions du pays. «Les symboles sont importants, car ils représentent l’ensemble de la Confédération, estime Dominique de Buman. Quand j’entre, je me rappelle qu’il y a une mission à remplir. On est là pour les autres.»

L’omniprésence des fenêtres n’est pas qu’un reflet de la fin du XIXe, quand les maisons devenaient plus lumineuses, elle témoigne aussi de la transparence voulue du Palais: les élus doivent voir le monde, et être vus de leurs électeurs. Ceux-ci voient, littéralement, quand leurs conseillers nationaux travaillent pour eux: le grand lustre aux 208 ampoules est allumé. D’ailleurs, les citoyens peuvent entrer librement. «Ce n’est pas une boîte fermée. C’est le parlement du peuple, il n’est pas réservé à certaines personnes. Les parlementaires peuvent inviter des personnes aux tribunes pour qu’ils assistent à la session.»

Lieu de pouvoir qui se fabrique sous le regard public, la salle du Conseil national a des airs de théâtre: deux entrées, une scène principale occupée par la présidence et le pupitre des orateurs, un public de parlementaires et des tribunes privées et publiques. Les journalistes sont installés, aux premières loges, aux deux extrémités de la scène. Au-dessus d’eux les statues de Guillaume Tell et de la Stauffacherin, épouse de l’un des trois confédérés, qui lui a soufflé l’idée d’unir les trois cantons, surveillent les conseillers.

La symétrie des pouvoirs

Les 200 fauteuils sont modestes, en bois et au dossier canné. Les parlementaires s’installent selon leur parti respectif, de gauche à droite. Leurs tables disposent d’anciens encriers reconvertis en système de vote électronique. Pour éviter la triche, le conseiller doit appuyer simultanément un autre bouton situé sous son pupitre. Le long des murs, en dessous des blasons des cantons, des sièges en bois au cuir usé attendent les 46 conseillers aux Etats qui siègent ici lorsque le législatif se réunit en Assemblée fédérale.

Deux nouveaux fauteuils installés en retrait, entre deux colonnes, attendent les Jurassiens. Le Berceau de la Confédération, célèbre tableau du peintre genevois Charles Giron terminé en 1902, fait office de rideaux qui ne s’abaissent jamais. Il représente une vue aérienne du Grütli, où a été conclu le pacte fédéral. Dans les nuages se dessinent clairement les courbes d’une femme nue, ailée, qui tient dans sa main un rameau d’olivier doré. Chose étrange, elle n’est pas visible sur les photographies ou vidéos des sessions.

La configuration de la salle du Conseil des Etats, au même niveau, est très similaire, sauf qu’ici les sièges sont en cuir bleu. La peinture panoramique d’une assemblée citoyenne d’Albert Welti, nommée Landsgemeinde et dans laquelle figurent les portraits de vrais citoyens, toise le président tout en illustrant les origines populaires et démocratiques du parlement suisse. Des chaises permettent aux conseillers nationaux de venir assister aux débats en observateurs, comme lors de la votation sur le congé parental.

Une proximité démocratique

La place Fédérale fait aussi partie intégrante du Palais. Le peuple peut y être en contact direct avec les parlementaires qui sortent ou entrent dans le bâtiment. C’est pourquoi elle est prise d’assaut par les citoyens et syndicats lors de rassemblements ou de manifestations. «Tout le monde a le droit de s’exprimer. Les citoyens nous abordent, nous serrent la main ou nous donnent un tract, explique encore Dominique de Buman. Ces derniers temps, des jeunes sont venus nous alerter sur la question climatique. C’est une intimité qu’on ne retrouve pas ailleurs, c’est de la proximité démocratique.»

Les manifestations restent cependant interdites lorsqu’une session parlementaire est en cours, alors indiquée par le hissage du drapeau suisse dans la direction de la place. Pour la première fois, la séance du 14 juin dernier, jour de la grève des femmes, a été interrompue à la demande de la présidente du Conseil national, Marina Carobbio Guscetti, qui a ainsi rejoint le cortège pour le saluer, accompagnée de sa vice-présidente et de députées.

Pour honorer la place des femmes au sein du Palais, la présidente a demandé que des plaques gravées aux noms des premières femmes élues soient vissées sur leurs anciens pupitres. Ainsi, le nom de la première femme à devenir présidente du Conseil national, Elisabeth Blunschy-Steiner (1971-1987), a été ajouté sur le pupitre 79. Dans la salle du Conseil des Etats, c’est celui de la Genevoise Lise Girardin qui a été accroché au numéro 18 (1971-1975). A la fois modeste et ostentatoire, accessible et discret, ce monument du pouvoir, symbole de diversité et d’unité, s’adapte aux évolutions de ses missions et à celles de la société.


Hans Wilhelm Auer, l’architecte mal-aimé des artistes

Monica Bilfinger, historienne de l’art, travaille pour l’Office des constructions et de la logistique (OFCL) depuis 1994. Chargée de la conservation du Palais fédéral, elle est également l’une des rares auteures d’un livre sur ce bâtiment. Le Palais fédéral à Berne, publié par la Société d’histoire de l’art en Suisse (SHAS) en 2009, est un condensé d’histoire et d’analyses des œuvres installées dans le Palais.

La religion civile transparaît au sein du Palais. Etait-ce une volonté de l’architecte?

Oui, on peut avoir un sentiment de religion civile dans ce bâtiment, mais c’est plutôt un sentiment de patriotisme. Des touristes pensent que c’est une église, car il y a des aspects que l’on peut interpréter comme tels. Il y a des situations, comme, dans l’entrée, les Trois Suisses sur le palier, qui font penser à une église avec son autel. Mais cela reste une question de point de vue. Avec sa façade et ses colonnes, il ressemble aussi à un temple grec. C’est le propre de l’historicisme, un mouvement architectural du XIXe siècle dont faisait partie Hans Wilhelm Auer.

Qu’est-ce qui l’a influencé?

Saint-Gallois d’origine, il a fait ses études à Zurich, où il a été l’étudiant de Gottfried Semper, qui a conçu le bâtiment principal de l’EPFZ. Ce dernier est parti en voyage pour visiter Pompéi et l’Acropole, des lieux qui vont l’inspirer car, à cette époque, la polychromie des bâtiments était au cœur d’un conflit. On pensait qu’ils étaient blancs pour représenter la pureté, mais ils étaient colorés. Hans Wilhelm Auer a travaillé pour l’architecte Theophil von Hansen, impliqué dans ce débat, qui a construit le parlement de Vienne en l’ornant de couleurs. Il est donc logique que Hans Wilhelm Auer adopte la même démarche dans ses travaux. D’ailleurs, lors de la rénovation du Palais, terminée en 2008, nous avons voulu retrouver ses couleurs d’origine. Le Palais était déjà un bâtiment du passé. Son idée n’était pas futuriste, et cela lui a été reproché. Il est mort en 1906, c’est un personnage du XIXe siècle.

Les œuvres d’art du bâtiment ont toutes une signification précise. Est-ce Hans Wilhelm Auer qui était également chargé de l’aménagement intérieur?

Oui, il a décidé de tout ce qu’il y aurait et où. Il était de ceux qui pensent que l’architecture l’emporte sur les œuvres d’art. Hans Wilhelm Auer avait une idée très claire de ce qu’il voulait. Il a sélectionné chacun des artistes, avec l’aide de la commission d’art, et a décidé de l’emplacement exact de chaque œuvre jusque dans les moindres détails. Il n’était pas aimé par les artistes, car ils ont eu très peu de liberté. Certains d’entre eux ont réussi à prendre leur revanche. Le peintre Giron, qui a réalisé le tableau de la salle du Conseil national, n’a pas respecté toutes les consignes en ajoutant l’allégorie de la paix au milieu des nuages. Hans Wilhelm Auer voulait qu’il reproduise à l’identique une aquarelle et on a retrouvé plusieurs lettres dans lesquelles il lui demande de rectifier le tir, ce qu’il ne fera jamais. Albert Welti, l’un des deux peintres de la Landsgemeinde qui se trouve dans la salle du Conseil des Etats, n’a accepté de la réaliser qu’en 1908, soit après la mort de l’architecte, pour pouvoir travailler tranquillement.

A la différence des autres monuments de pouvoir, le Palais fédéral est accessible, ouvert en permanence aux visites. Qu’est-ce que cela signifie?

C’est un bâtiment très spécial, unique en Suisse, qui représente l’idée d’unité. Il est ouvert à deux publics différents: les parlementaires et les visiteurs. Aujourd’hui, face à l’affluence des visiteurs et aux questions de sécurité qui se posent, c’est plus compliqué. On a mis en place deux entrées distinctes: nord pour les parlementaires et sud pour les visiteurs. Ces derniers sont tellement nombreux ces dernières années que le bâtiment est surutilisé.


En chiffres

Le Palais fédéral occupe l’adresse Bundesplatz 3, tout près de la Banque nationale suisse. Les jets d’eau de la place Fédérale peuvent atteindre jusqu’à 4 mètres de hauteur. Il y en a 26, un pour chaque canton. Une large bande lumineuse intégrée sur le sol s’allume, une fois la nuit venue, pour figurer le trait d’union entre la capitale fédérale et la ville de Berne.

Le sol de la place est revêtu de plaques en pierre venant des carrières de Vals, faisant du canton des Grisons le 13e fournisseur du Palais. L’architecte Hans Wilhelm Auer voulait que les roches nationales soient réunies dans un même lieu. Douze cantons ont ainsi approvisionné le parlement en pierres au moment de sa construction. Grises, beiges ou noires, de Roche, de Berne ou de Soleure, le Palais devait être de toutes les couleurs du pays. Il fut inauguré en 1902. L’ensemble des travaux a été facturé à 7,53 millions de francs, plus de 1 milliard de nos francs actuels.

Avec ses 300 mètres de long, 120 de large et 87 de haut, le Palais domine la place Fédérale. Jouant sur la symétrie du lieu, le hall offre deux escaliers aux visiteurs, et à leur pied, quatre statues de lansquenets en bronze défendent la diversité des langues du pays: le français, l’allemand, l’italien et le romanche.

Les 46 conseillers aux Etats et les 200 conseillers nationaux représentants du peuple circulent dans ces lieux trois semaines par saison, pour se rendre aux sessions, soit quand le parlement se réunit pour délibérer. Qu’il y ait une session en cours ou non, les visites sont toujours ouvertes. Son centenaire en 2002 avait attiré les foules et, depuis 2014, plus de 30 000 personnes visitent le Palais fédéral chaque année.

Explorez le contenu du dossier

Publicité