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La modestie retrouvée de Zurich

La ville renouvelle ses autorités le 9 février.Avec 400 000 habitants, elle veut désormais croître sans surprise

La modestie retrouvée de Zurich

Elections La ville renouvelle ses autorités le 9 février

Avec 400 000 habitants, elle veut désormais croître sans surprise

Dans le café Nordbrücke de Wip­kingen, c’est le charme de l’usé, rafraîchi avec délicatesse. Le parquet craque, les tables tremblent, les marguerites colorent le tout. Wipkingen, c’est un pâté de maisons en marge du centre devenu l’un des plus courus pour vivre à Zurich. Il y a le marché hebdomadaire, le commerce bio ouvert jusqu’à 23 h, la proximité de la Limmat, des jardins sur les toits, et les sifflements du train pour garantir un goût de vie urbaine. Ici, on croise une conseillère nationale, des stars de la télévision ou des designers; séduits par cette ambiance villageoise léchée au cœur d’une cité qui, depuis une semaine, compte 400 000 habitants.

Ce nouveau cap démographique arrive à point nommé pour une municipalité de gauche qui bombe le torse à dix jours des ­élections municipales; 90% de la population estime vivre «très bien» dans la cité de la Limmat, selon les sondages de l’administration. Qu’importe sa cherté (les loyers ont crû de 12% en moyenne depuis 2002), Zurich triomphe toujours dans les classements de qualité de vie. Ces dernières années ont confirmé son attractivité, avec l’explosion de nouveaux quartiers et la croissance de la population, composée de 31,3% d’étrangers. Tout cela malgré la crise financière et ses ré­percussions dans les caisses de la Ville: depuis 2008, 400 millions de rentrées fiscales en moins en raison des difficultés vécues par UBS et Credit Suisse.

Le sociogéographe Michael Hermann habite dans le quartier de Wipkingen. Pour parler de la Zurich de 2014, il adopte une ­appellation contrôlée: non pas «bobo» comme «bourgeois bohème» mais «bobü» pour «bohème-bünzli», soit à gauche mais ­petit-bourgeois et friand d’un certain conformisme. A ses yeux, l’effervescence de la fin des années 90 a davantage constitué une exception. Après le choc de la scène de la drogue, Zurich se donnait des airs de grande ville, quitte à agacer loin à la ronde. Elle se baptisait «Downtown Switzerland», proclamait son aéroport «Unique», promettait 10 000 nouveaux appartements en dix ans et un quartier Züri-West né des friches industrielles.

Aujourd’hui, Zurich a retrouvé un style politique qui lui est plus habituel, avec une culture du «tout sous maîtrise», voire du «tout sans faute». Signe de ce changement, la municipalité a mis entre parenthèses le projet d’un nouveau centre des congrès voulu par le précédent maire, Elmar Ledergerber, mais désapprouvé par les citoyens. On préfère rénover et agrandir celui déjà existant, sur les bords du lac. Autre signe, le nouveau plan d’aménagement: peu enclin à encourager une densification, il privilégie la qualité plutôt que la quantité, insiste le chef des Constructions, ­André Odermatt. Les zones existantes suffiraient pour 115 000 habitants supplémentaires. Finalement, gauche comme droite le répètent avec des motivations différentes: Zurich est une «petite grande ville».

Le 9 février, la population renouvelle ses autorités. La maire socialiste, Corine Mauch, accueillie en 2009 avec un scepticisme poli, a montré qu’était est à l’aise dans ses habits de cheffe de tribu, même sans le goût du m’as-tu-vu de son prédécesseur. En mars, la gauche, majoritaire à l’exécutif depuis plus de vingt ans, a accru sa domination: l’alternatif Richard Wolff ­volait la vedette à l’un des deux survivants PLR. Au niveau du parlement, la percée fulgurante en 2010 des vert’libéraux (12 sièges) a garanti au centre droit une légère domination. Pourtant, cette majorité s’est peu manifestée, regrettait récemment le rédacteur en chef de la NZZ, Markus Spillmann. On ne mord pas la main qui nourrit; le statu quo convient à tous, même à certains cercles bourgeois. Mais «se sentir bien», prévient-il, n’est pas un programme électoral suffisant.

Un esprit de clientélisme s’est parfois imposé à gauche, commente pour sa part Peter Moser, politologue et responsable des statistiques du canton. «Les actuels citoyens profitent de la si­tuation; il paraît donc difficile de détrôner le roi, quelle que soit l’opinion des nouveaux venus.» Quoi qu’il en soit, la politique du logement représente l’un des grands défis. L’arrivée d’expatriés hautement qualifiés en provenance d’Allemagne a motivé des campagnes de l’UDC, persuadée de trouver là une explication à la cherté de certains quartiers. En vain. En 2011, la population plébiscitait une initiative de la gauche exigeant, d’ici à 2050, un tiers d’appartements subventionnés pour un investissement alors évalué à 15,6 milliards. Actuellement, un quart des logements de location appartiennent à des coopératives ou à la Ville. La gauche est jusqu’ici parvenue à montrer qu’elle considérait avec ­sérieux les menaces pesant sur la mixité sociale, souligne Peter Moser.

Ces dernières semaines, la presse a montré du doigt quelques élus bénéficiant d’appartements subventionnés malgré des revenus cossus, à l’image de la ­parlementaire – et millionnaire – Hedy Schlatter (UDC), contrainte d’abandonner son pied à terre en ville. Pas de quoi généraliser, clame Raphael Golta. A 38 ans, cet économiste est candidat socialiste à l’exécutif après dix ans au parlement du canton. Il explique: «C’est vrai, Zurich attire d’abord les hauts salaires; il revient aux autorités de faire en sorte que des appartements soient disponibles pour des salaires plus modestes. Nous devons garantir une mixité sans plus de surveillance.» N’empêche, l’annonce, cet automne, d’un déficit budgété de 214 millions a réveillé des critiques face aux dépenses de la municipalité.

Cette campagne électorale ­trahit ainsi des décalages entre la Zurich friande de hauts faits et celle qui préfère soigner son ­confort. Marque de cette dissension, la grue maritime imaginée comme œuvre d’art dans l’espace public et pour laquelle la Ville déboursera 700 000 francs. Choisi au début de 2008 et attendu pour ce printemps sur les rives de la Limmat, non loin de l’Hôtel de Ville, le projet, présenté comme une provocation saine, veut nourrir la discussion sur l’aménagement des lieux. Il fournit aussi à la droite l’argument clé pour dénoncer une politique trop «dépensière», au nom de l’éclat de Zurich.

Non pas «bobo» comme «bourgeois bohème» mais «bobü» pour «bohème-bünzli»

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