Dans la tête de Christoph Blocher

«Moi, je suis animé par plus grand que moi»

J’ai le Heimweh depuis que je suis né. Je suis habité par le mal d’un pays qui pourrait ne plus être. J’ai toujours pressenti ce qu’on perdrait si on ne faisait pas les bons choix. Quand j’étais petit, je vivais si près de la frontière que je voyais passer les trains nazis. Aujourd’hui, j’ai presque aussi peur des eurorails! Ha, ha, ha, j’exagère un peu mais il faut rigoler, hein, même quand on fait des choses sérieuses! Je me battrai jusqu’à mon dernier souffle pour préserver les quatre piliers qui font mon pays: l’indépendance, le fédéralisme, la démocratie directe, la neutralité. Pour que la Suisse continue à ressembler aux tableaux d’Anker et de Hodler. Pour ma patrie d’où surgit le Rhin, ce cher fleuve la séparant, la protégeant de l’Allemagne et de l’Autriche. Un peu comme moi je la garde de cette Union européenne.

Dans ton film, Jean-Stéphane, tu laisses entendre que j’ai souffert de ne pas avoir de terre. Pourtant aujourd’hui, on pourrait presque dire que je suis la Suisse, que je l’incarne, au moins celle de Guillaume Tell.

Quand j’étais jeune, j’ai travaillé pour devenir paysan, mais je n’avais pas de domaine, alors il a fallu que je me tourne vers le droit. On reste toujours attaché à ce dont on a longtemps rêvé, même lorsqu’on l’obtient. C’est vrai! Mais je préfère l’action à la psychanalyse. Et je vais continuer d’agir pour préserver ma Suisse si prospère.

Je quitte le parlement. Je laisse ça à Thomas Matter. Fini depuis hier. Assez perdu de temps avec des bla-bla de bureaucrates. Je vais sillonner notre pays, aller à la rencontre du peuple, le convaincre de ne pas se laisser embrigader dans une adhésion rampante à l’UE. Il ne faut pas que le Conseil fédéral puisse aller en direction de l’Europe comme si la votation du 9 février n’avait pas eu lieu. Je vais empêcher Berne d’aller contre la volonté du souverain, guider la Suisse vers un non à la réintroduction de la libre circulation lors du vote de 2016.

Le parlement a cru me museler en mettant la besogneuse Eveline Widmer-Schlumpf à ma place? Il ne faut pas être si prompt à célébrer l’issue de petites batailles. Dans la guerre que je mène, c’est la victoire finale qu’il faut viser. Je ne suis pas fatigué, j’ai le temps. Je ne suis pas comme ces jeunes qui partent en burn out tous les six mois. Moi, je suis animé par bien plus grand que moi, et ça me donne l’énergie nécessaire. Même en Europe, on ne veut plus de l’UE! Les peuples espèrent un retour à la nation, souveraine, indépendante, racée… Guerrière?

Si mon combat était faux, je ne sentirai pas ta présence partout, n’est-ce pas Seigneur? Dans les natures de Hodler, les paysans d’Anker, dans la puissance du Rhin qui se déverse sur nos plaines, dans les yeux de Silvia? Mon Dieu, j’ai encore raison, n’est-ce pas, d’aller de l’avant? S’arrêter pour réfléchir, c’est laisser trop d’avance à nos ennemis. Accepter de partager nos richesses, c’est nous appauvrir, élargir notre horizon, c’est nous perdre. N’est-ce pas, mon Dieu? Mon Dieu? N’est-ce pas, Silvia?

Accepter de partager nos richesses, c’est nous appauvrir,

élargir notre horizon, c’est nous perdre