«Par ma biographie déjà, je suis européenne de fait. Mon père a quitté la Hongrie pour venir en Suisse en 1956, après la révolution. Ma mère, Hollandaise de naissance, est arrivée en 1946 d'Indonésie. Je suis devenue suisse par la naturalisation de mes parents et j'ai grandi ici. Maintenant que j'habite à Bruxelles et que je me produis comme soprano dans de nombreuses villes européennes, l'Europe autour de la Suisse est devenue encore plus importante pour moi. Sur le plan des sentiments, je suis Suisse, Hollandaise et Hongroise, bref un mélange européen, comme c'est souvent le cas chez les artistes.

»Habiter dans l'UE sans en faire partie formellement, ce n'est pas seulement étrange du point de vue des sentiments, mais aussi pénalisant à bien des égards. Pour progresser professionnellement, je dois être mobile et chanter le plus souvent possible dans différentes salles. Mais pour les jeunes artistes d'origine suisse, c'est souvent difficile et fatigant de se faire engager, car les théâtres ne disposent que de contingents limités pour les artistes ne provenant pas de l'UE. Et si l'on pose sa candidature pour une bourse ou un programme de soutien, on rencontre souvent plus de difficultés en tant que non-membre de l'UE. A Bruxelles, plusieurs occasions me sont passées sous le nez simplement parce que je n'étais pas Belge.

Et si on est engagé pour une représentation, cela peut devenir une course d'obstacles administratifs. Alors qu'on m'avait demandé d'intervenir dans un festival en Angleterre et qu'il me fallait une autorisation de travail, j'ai dû prouver, à cause de ma nationalité, que j'étais «demandée internationalement». Comment remplir cette condition quand on débute? Une autre fois, pour une tournée en Amérique du Sud, on a dû se procurer séparément tous les visas et les autorisations de travail me concernant. Ces problèmes sont susceptibles de retenir les organisateurs de concerts d'engager des artistes suisses. Surtout quand on est encore relativement peu connus, les salles d'opéra ont des réticences, non à cause des compétences artistiques, mais par crainte de la surcharge de travail administratif.

»On peut dire beaucoup de choses contre l'UE, contre sa bureaucratie et son centralisme. Mais pour l'art, l'adhésion de la Suisse serait vraiment très utile. Non seulement pour les jeunes talents de demain, qui doivent pouvoir s'orienter vers l'extérieur parce que la Suisse offre peu de possibilités. Mais aussi parce que, à cause de sa taille, la Suisse peine à s'affirmer artistiquement sur la scène internationale. Les échanges avec les autres pays lui sont donc nécessaires. Etre protectionniste dans le domaine artistique, c'est faire preuve de myopie. Bien sûr, l'entrée dans l'UE doit être bien réfléchie et bien préparée. Mais plus tôt on commencera et mieux ce sera.»

Propos recueillis par Helmut Stalder

Traduction: Marc Comina