Eric Sadin, l’un des pionniers de la réflexion sur le numérique en France, a écrit des ouvrages très inspirés, tels La Vie algorithmique (2015) ou L’Intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle (2018), tous deux toujours très recommandables. Il y montrait globalement comment le numérique imposait toujours davantage son autorité à nos comportements, tendant à modeler l’ensemble de nos rapports au monde, jusqu’à marginaliser l’humain lui-même. Ses analyses avaient valeur de lancement d’alerte anthropologique.

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Avec son nouveau livre, changement de ton. L’Ere de l’individu tyran vise moins à se projeter dans le futur d’une société numérisée qu’à décrypter celle que le numérique, et singulièrement l’usage généralisé du smartphone et des réseaux sociaux, a déjà fabriquée aujourd’hui. Sadin se fait l’interprète du temps présent. Son diagnostic: ces dispositifs alimentent une «vision boursouflée de soi» et détruisent tout rapport au commun, tout en intronisant chacun comme seule source de légitimité. «Ce serait cela l’ère de l’individu tyran: l’avènement d’une condition civilisationnelle inédite voyant l’abolition progressive de tout soubassement commun pour laisser place à un fourmillement d’êtres épars qui s’estiment dorénavant représenter l’unique source normative de référence et occuper de droit une position prépondérante.»

Colères éruptives

Le symptôme le plus patent en est ces expressions de colères éruptives, de ressentiments hargneux, d’explosions violentes et passagères qui caractérisent la communication sur les réseaux sociaux. Ceux-ci auraient un rôle essentiellement compensatoire, permettant d’en découdre facilement et impunément avec les instances du pouvoir. Incivilités et invectives seraient ainsi les signes d’une frustration face à l’impuissance d’agir. «L’impression d’être toujours plus livré à soi-même, de ne pas être reconnu à sa juste valeur, de se vivre comme une victime […] fait qu’en certaines circonstances, dès que l’on se trouve confronté à l’expérience de la négation de sa personne, se déchaîne la volonté de faire parler sans retenue toute sa fureur.» L’impression de puissance technique que donne le numérique ne serait que la contrepartie d’un profond sentiment de dépossession.

Percer la bulle

S’intéressant à la genèse de cet individu tyran porteur d’un totalitarisme nouveau, Sadin en fait remonter l’origine au libéralisme des Lumières (et à Locke en particulier). Mais c’est là que le bât blesse. Car si cette thèse peut être sociologiquement exacte, elle est philosophiquement superficielle, et psychologiquement sommaire. L’individu que le libéralisme a sacralisé était déjà bien formé, car son origine remontait au nominalisme du XIVe siècle. Locke le voyait déjà dans une bulle. Or, si l’on veut comprendre en profondeur l’individualisme numérique d’aujourd’hui, et surtout si l’on veut se donner les moyens d’en sortir, il ne suffit pas de le considérer comme une formation idéologique déjà là, mais il faut remonter au principe de sa constitution. Pour percer la bulle, il faut savoir ce qui la constitue. C’est là, dans ce laboratoire des origines, qu’on verra pourquoi l’individu d’aujourd’hui peut si facilement oublier, comme le note Sadin, les liens d’interdépendance qui le relient à un ensemble commun.

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Si ce dernier livre nous a déçus, c’est qu’il ne s’est pas donné les moyens philosophiques d’aller au-delà de la description des symptômes sociologiques qu’il décrit par ailleurs avec brio. Du coup, Sadin ne peut que souhaiter (comme on souhaite qu’il neige à Noël) le retour du sentiment du commun. Ce qu’il ne voit pas, c’est que, pour advenir, ce vœu pieux nécessiterait justement une remise en question en profondeur de l’individu que défendait le libéralisme du XVIIIe siècle.