Non, il ne faut pas exagérer. «A Neuchâtel, vous avez plus de chances d'être tué par votre conjoint que par un voleur», rappelle André Duvillard, adjoint du commandant de la police cantonale. Le meurtre odieux, il y a deux semaines, d'un horloger du centre-ville pour quelques milliers de francs de caisse, reste une tragique exception.

Il ne faut pas non plus tout mélanger. Par exemple, les tags, les vitrines cassées et les brigandages. «Je comprends bien que, souvent, la victime de ces actes soit la même et qu'elle s'énerve. Mais les auteurs, eux, sont différents: on ne peut pas faire l'amalgame», nuance encore le policier.

N'empêche: le sentiment qu'«on n'est plus sûr nulle part» étreint de nombreux Neuchâtelois. Et l'annonce que les meurtriers présumés de l'horloger Jean-Pierre Mathys ont 15 et 18 ans renforce chez eux l'idée que les jeunes sont devenus dangereux. Or, ce sentiment n'est pas seulement le fait de l'amalgame et de l'exagération: la police cantonale enregistre effectivement une forte hausse de la délinquance juvénile. Entre 1993 et 1998, le nombre des auteurs de délits âgés de moins de 18 ans a augmenté de 52%. La poussée est encore plus marquée quand on considère spécifiquement les délits violents (vols avec violence, coups et blessures divers): plus 64%. Les chiffres portant sur des centaines de cas, on ne peut pas parler d'une illusion d'optique statistique: 267 délinquants mineurs interpellés en 1995, 528 en 1997.

Mystérieusement, et même si les comparaisons intercantonales sont délicates à manier, il semble que cette flambée soit en contraste avec la tendance suisse. La proportion de mineurs sur l'ensemble des délinquants est de 27% à Neuchâtel, alors que sur le plan fédéral, elle est de 20,5%, et en baisse depuis quatre ans.

Tourisme de la délinquance

Personne ne s'explique cet écart, qui ne fait d'ailleurs pas l'objet d'une interrogation spécifique dans le rapport sur l'augmentation de la délinquance juvénile qu'une commission interdépartementale remettait, ce printemps, au Conseil d'Etat. Présidente de l'autorité tutélaire et membre de cette commission, Geneviève Calpini Calame ne voit qu'une hypothèse: il y aurait une sorte de tourisme délinquant, alimenté par l'attractivité considérable de Neuchâtel pour les noctambules. «Ils viennent de partout, y compris de Suisse alémanique, note-t-elle. Ils passent la nuit et reprennent le train le lendemain matin.» Lorsque la virée nocturne tourne mal, les jeunes sont appréhendés par la police locale, mais, ensuite, ils sont jugés sur leur lieu de domicile. Or, les chiffres du tribunal ne sont pas aussi alarmants que ceux de la police, observe encore Geneviève Calpini.

Le rapport sur l'augmentation de la délinquance juvénile contient d'autres données déconcertantes. Elles résultent de l'étude de 219 cas dénoncés en 1998 et mettent à mal l'image du voyou marginal venu d'ailleurs. D'abord, ce voyou-là est un vrai môme: 53% des mineurs délinquants ont moins de 16 ans. Ensuite, il est, en partie du moins, intégré à la vie sociale: 70% des jeunes considérés vont encore à l'école ou sont étudiants. On sait aussi que 58% d'entre eux sont nés en Suisse, que 75% agissent en bande, et que le taux de récidive est élevé: 60% des mineurs dénoncés avaient déjà commis un délit. «C'est la petite frappe qui devient grosse frappe», résume André Duvillard.

La délinquance serait-elle donc un virus, qui s'attrape de préférence à l'école, et qui peut s'abattre sur n'importe quel enfant? Geneviève Calpini Calame n'en croit rien: d'abord, note-t-elle, beaucoup de jeunes, attrapés à voler des baskets de marque un mercredi après-midi par exemple, ne recommencent jamais. Un passage au tribunal leur suffit. «Ceux qu'on revoit, ce sont les enfants livrés à eux-mêmes. Et les plus dangereux ont déjà été expulsés de l'école.» Pour ceux-là, on retrouve les composantes classiques de la délinquance: pères absents, milieu social défavorisé, violences familiales, parents paumés.

«Quand on arrive à mille, on est un caïd»

«Quand on voit des enfants de 12 ou 13 ans traîner en ville jusqu'à 2 heures du matin, on se dit que quelque chose ne va pas», observe Luc Wenger, directeur du centre scolaire des Terreaux. Le langage de la fermeté n'est pas compris par un enfant s'il est parlé seulement à l'école, ajoute-t-il. D'ailleurs, dans l'enceinte de l'établissement, les élèves sont plutôt sages. Le directeur a tout de même remarqué comment, dans certains groupes, la valeur de chacun se mesure au palmarès de ses mauvais coups: «Ils ont un système de points. Par exemple, insulter un flic, c'est dix points, et quand on arrive à mille, on est un caïd.»

Le phénomène de contagion pourrait contribuer à expliquer que des flambées de délinquance semblent s'allumer ici plutôt que là, comme à Neuchâtel récemment. Les dizaines d'experts et de responsables politiques qui planchent en ce moment même sur le problème de la violence chez les jeunes ne peuvent en tout cas pas l'ignorer. A l'étude des cas individuels, il est peut-être temps d'ajouter une réflexion sur la dynamique de groupe chez les ados.