Marché de l’art

Monaco: Yves Bouvier, le roi des ports francs en garde à vue

Patron de Natural Le Coultre, le Genevois est soupçonné d’escroquerie sur le marché de l’art.Il aurait soustrait des dizaines de millions à la famille de l’oligarque russe Dmitri Rybolovlev

Tremblement de terre sur le marché de l’art et dans le cercle très fermé des collectionneurs internationaux. Le Genevois Yves Bouvier, patron du groupe Natural Le Coultre, premier locataire des Ports francs genevois et exportateur de ce modèle à succès à travers le monde, est en garde à vue à Monaco, soupçonné d’escroquerie, a appris Le Temps jeudi. Une information confirmée au quotidien anglais Telegraph par le procureur général monégasque, Jean-Pierre Dreno.

Arrêté mercredi matin par le parquet général sur commission rogatoire d’un juge d’instruction de la Principauté, Yves Bouvier est soupçonné d’avoir escroqué des collectionneurs d’art en surfacturant les prix des œuvres lors de transactions où il servait d’intermédiaire. Deux complices présumés ont également été placés en garde à vue. Il s’agit d’un couple de Suisses, résidents monégasques, intermédiaires sur le marché de l’art, précise Jean-Pierre Dreno au Temps. Les trois gardes à vue ont été prolongées jeudi matin.

Selon nos informations, l’escroquerie supposée porterait sur des transactions se chiffrant en centaines de millions, assure une source proche du dossier. Propriétaire de l’AS Monaco, contrôlant une fortune évaluée à quelque 9 milliards de dollars, l’homme d’affaires russe Dmitri Rybolovlev – ancien résident genevois – fait partie des victimes. C’est après une plainte de la famille Rybolovlev que l’instruction a été ouverte par la justice monégasque.

Dans une déclaration transmise au Temps, l’avocate de la famille, Tetiana Bersheda, a «confirmé qu’une enquête a été lancée par les autorités judiciaires de Monaco à l’encontre d’Yves Bouvier, l’une des personnalités les plus célèbres du monde de l’art, qui est propriétaire des ports francs de Luxembourg, Genève et Singapour, entre autres. Après avoir travaillé durant dix ans avec M. Bouvier, la famille Rybolovlev a reçu des informations à propos d’une possible fraude et de manipulation des prix sur le marché de l’art par M. Bouvier et ses complices.» La famille espère que l’enquête permettra d’«apporter plus de transparence sur le marché de l’art mondial et d’améliorer ses bonnes pratiques».

Selon une source proche du dossier, le patron de Natural Le Coultre entretenait une relation «de confiance et d’amitié» avec la famille Rybolovlev, et agissait comme intermédiaire sur le marché de l’art pour d’importants collectionneurs.

Yves Bouvier – membre de la Fondation Elena Rybolovleva de 2007 à 2011 – était chargé par Dmitri Rybolovlev et certains membres de sa famille de les aider à constituer leurs collections. Dans le cadre de ces activités, le Genevois était «appelé à se prononcer sur les prix des œuvres». Mais «ses pratiques ne correspondaient pas à celles du marché», poursuit notre source, ce qui aurait mis la puce à l’oreille de la famille de l’homme d’affaires russe. En substance, Yves Bouvier aurait profité de sa position pour gonfler le prix des œuvres, au préjudice de ses clients. Les montants ainsi soustraits à la famille Rybolovlev se chiffreraient en dizaines de millions.

«Yves Bouvier disait à ses clients: je vois tout ce qui transite aux Ports francs, j’ai accès aux meilleurs deals sur le marché de l’art, ajoute une autre source qui connaît bien l’affaire. Le problème, c’est qu’il leur mentait sur le coût de ces œuvres.» L’escroquerie serait apparue lorsqu’un vendeur de tableaux a pris contact directement avec Dmitri Rybolovlev, faisant apparaître la différence entre le prix de vente et le prix d’achat.

Yves Bouvier est actionnaire des Ports francs genevois, lieu de prédilection pour l’entreposage d’œuvres d’art, où elles bénéficient d’un régime hors taxes et sous douane. Il est également à la tête de deux autres ports francs, sur les tarmacs des aéroports de Singapour et de Luxembourg.

Selon nos informations, la procédure ouverte par le parquet monégasque s’inscrit dans le cadre d’une «enquête internationale, impliquant plusieurs juridictions, sur plusieurs continents», indique la source déjà citée. A ce stade de l’affaire, le Ministère public genevois n’a toutefois pas été saisi de demande d’entraide judiciaire.

Christine Sayegh, présidente des Ports francs genevois, a réagi avec stupéfaction à la nouvelle de l’arrestation d’Yves Bouvier: «Je tombe des nues, je n’ai jamais entendu autre chose que des compliments sur la manière dont travaille Yves Bouvier.» Elle rappelle que la présomption d’innocence doit s’appliquer.

Après avoir fait fortune dans le commerce de la potasse, utilisée notamment pour les engrais, Dmitri Rybolovlev et sa famille ont constitué une collection de tableaux impressionnante, estimée par un connaisseur à au moins un milliard de francs suisses. Elle a été bloquée dans le cadre du divorce retentissant qui a opposé les époux Rybolovlev. Une partie de la collection serait toujours bloquée au port franc de Singapour.

Une personne proche d’Yves Bouvier confirme que ce dernier était «l’un des vecteurs par lesquels Rybolovlev achetait ses tableaux», et qu’il est soupçonné d’avoir «pris des commissions importantes lors des achats». Elle estime néanmoins que le Genevois pourrait sortir rapidement de détention et que l’affaire pourrait «se dégonfler». Selon elle, «Yves a toujours été d’une correction parfaite en affaires». L’interlocuteur ajoute que le patron de Natural Le Coultre aurait été attiré à Monaco «dans une espèce de traquenard» destiné à le faire arrêter.

Dimitri Rybolovlev serait d’ailleurs coutumier de ce type de pratiques. Début 2014, sa femme Elena, dont il est en train de divorcer, avait été arrêtée à Chypre et accusée du vol d’une bague de 25 millions de dollars. Un cadeau de son mari, selon elle; la propriété d’un trust de la famille, selon la partie adverse. D’après un proche d’Elena Rybolovleva, celle-ci aurait été attirée à Chypre par ruse dans le seul but de la faire arrêter. Elle aurait pu repartir rapidement en possession de la bague.

Selon un observateur avisé du marché de l’art, qui s’exprime sous le couvert de l’anonymat, il est aussi judicieux de s’intéresser au profil de la prétendue victime, Dmitri Rybolovlev: «Il est de plus en plus fréquent de voir des collectionneurs se retourner contre les intermédiaires et les vendeurs lorsqu’ils constatent que le marché de l’artiste – dont ils viennent d’acquérir les œuvres au prix fort – s’écroule. Cette pratique se développe énormément et on l’observe particulièrement chez les collectionneurs russes.»

«Il est de plus en plus fréquent de voir des collectionneurs se retourner contre des intermédiaires»

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