Le secteur du négoce de matières premières, qui pèse quelque 4% de l'économie suisse et près de 15% du PIB à Genève, peut respirer. L'initiative des Jeunes socialistes contre la spéculation de denrées alimentaires a été rejetée par la majorité des cantons et 60% des votants.

Mais ce score, même net, aurait pu être plus élevé.

«Normalement, cette initiative aurait dû perdre avec seulement 25 à 30% de oui, pas 40%, estime le politologue Georg Lutz, de l'université de Lausanne. Mais il n'y a pas eu de campagne forte contre cette initiative. Et la mobilisation contre l'initiative de l'UDC a contribué à ce score.»

Les électeurs de gauche se sont déplacés en masse pour barrer la route à l'initiative sur le renvoi, et certains en ont profité pour glisser un oui dans l'urne en faveur du texte des Jeunes socialistes. Celui-ci a aussi rencontré des sympathies dans le milieu agricole. Il était soutenu par les églises protestantes.

Autre facteur expliquant les 40% d'approbation: «Le design du titre de l'initiative, "Pas de spéculation sur les denrées alimentaires", était très attractif, car personne ne peut être pour la spéculation», reconnaît Tim Frey, de l'agence de relations publiques Burson Marsteller, qui travaille avec certains géants du négoce. Le texte était technique et ses effets incertains, ce qui a pu atténuer le rejet des électeurs.

L'initiative prévoyait d'interdire les instruments financiers permettant de spéculer sur les denrées alimentaires. Il visait avant tout des acteurs comme les banques ou les fonds d'investissement, mais inquiétait les négociants en grains, huiles végétales, voire poissons, qui se sont installés en masse dans l'Arc lémanique. De grandes entreprises comme Cargill et Louis Dreyfus, à Genève, avaient prévenu qu'une acceptation du texte entraînerait une incertitude juridique et des délocalisations. Un «oui» aurait constitué un signal de méfiance de la Suisse envers le secteur tout entier.

Mauvaise image du secteur

Ce vote constitue donc un premier test de popularité pour l'industrie du négoce, encore mal connue des Suisses, et peu ancrée dans le système politique helvétique. «Le secteur sait qu'il a une mauvaise image, admet une source qui le connaît bien. Les traders se rendent compte qu'ils vont devoir expliquer davantage leur métier.»

Porte-parole officiel du secteur, Stéphane Graber dirige la Swiss trading and shipping association (STSA), qui fédère les entreprises de négoce. Pour lui, le rejet à 60% de l'initiative est «un bon score, un score net. Nous avons eu une très grosse difficulté à expliquer le rôle des marchés dans cette campagne. En face, le discours était très simpliste, très émotionnel. Au final, les Suisses ont bien fait la différence entre cette initiative et les vraies solutions» aux problèmes d'approvisionnement alimentaire.

La STSA avait été critiquée par certains de ses membres à l'interne, et par la directrice romande d'Economiesuisse, Cristina Gaggini, pour avoir mené une campagne minimaliste, peu visible au niveau national. L'association affirme avoir tout de même dépensé un montant supérieur à 100'000 francs (elle ne précise pas combien). «On a fait la campagne qu'il fallait, se réjouit Stéphane Graber, peut-être pas très voyante au niveau national, mais de terrain, et avec une gestion modeste de notre budget.»

Prochains défis: RIE III et responsabilité sociale

Ces prochains mois, le secteur du négoce va affronter d'autres épreuves électorales. D'abord la réforme de la fiscalité des entreprises RIE III. Les cantons de Vaud et de Genève vont devoir baisser massivement leur taux d'imposition pour garder les traders sur leur territoire, après la disparition des statuts fiscaux spéciaux des multinationales. Dans ces deux cantons, des votes populaires sont programmés: la partie pourrait être serrée à Genève au moins. Le secteur du négoce devra expliquer sa contribution massive aux finances publiques, et se défendre de recevoir un cadeau fiscal disproportionné en pleine période de rigueur budgétaire.

A plus long terme, une initiative des ONG et de la gauche «pour des multinationales responsables» concernera aussi le monde du négoce. Elle demande la mise en oeuvre obligatoire de procédures veillant au respect des droits de l'homme et à la protection de l'environnement. Ses chances semblent minces.

Mais quoiqu'il en soit, le secteur doit se préparer à un travail de longue haleine pour remonter son capital de sympathie, estime un connaisseur des géants du négoce: «Cela va prendre du temps, car ce secteur n'a pas l'habitude d'être exposé.» Selon Stéphane Graber, «il faudra plusieurs années pour faire évoluer la perception» concernant le trading de matières premières.