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Pour Monica Bonfanti, «la pression est là où elle doit être»

La cheffe de la police genevoise se voit nantie de lignes directrices plus claires mais aussi plus exigeantes. Doyenne des commandants romands, elle a gagné le surnom de «nonna»

Elle paraît elle-même étonnée d’être arrivée à l’heure. Son agenda surchargé de cheffe de la police genevoise ne lui laisse en général pas le temps de déjeuner. «La pause de midi est un moment propice pour bien travailler.» Monica Bonfanti fera une entorse à cette habitude pour évoquer sa fonction, le chemin parcouru en six ans et demi de direction mouvementée, les attentes renouvelées et désormais communes du politique et du judiciaire. Mais aussi la pression constante des syndicats, la lutte forcément difficile contre la criminalité dans une cité qui caracole en tête des villes où le taux d’infractions par habitant est le plus élevé du pays et où la peur du crime est en augmentation au sein de la population.

Même ce programme corsé ne lui enlèvera pas le sourire. Pour ce rendez-vous, elle a choisi le Saint-Germain. Ce restaurant du boulevard de Saint-Georges, non loin des locaux de la police judiciaire, lui rappelle son arrivée à Genève en 2000 et sa première sortie avec les officiers de la grande maison. C’était pour fêter ses 30 ans. Personne n’aurait imaginé que cette nouvelle recrue, spécialiste en criminalistique, prendrait la tête de l’institution six ans plus tard, ni surtout parié qu’elle tiendrait la barre encore plus longtemps.

Avec bientôt sept ans au compteur, Monica Bonfanti est la doyenne des commandants de police de Suisse romande, même si elle reste encore la plus jeune d’entre eux. Un métier où l’on ne fait pas forcément de vieux os. Cette longévité lui vaut d’ailleurs d’être appelée la «nonna» au sein de la conférence qui réunit les chefs romands, bernois et tessinois. Là où se concoctent les futures synergies indispensables sur le plan opérationnel afin que les problèmes de la délinquance ne fassent pas que migrer un peu plus loin.

Retour au Saint-Germain et à sa petite table tranquille du fond avec vue sur le cimetière des Rois. A la choucroute océane, on préférera malgré tout l’émincé de bœuf. Et bien sûr, pas d’alcool. Il faut savoir garder les idées claires à un poste qui ne connaît pas de répit. Le patron est aux petits soins, et le chef viendra saluer. Cette popularité soudaine est ce qui l’a le plus étonnée, avoue-t-elle. «Je me fais régulièrement interpeller à l’extérieur par des gens qui pensent que j’occupe une fonction publique qui appartient à tous. Les remarques sont souvent gentilles. Les plus méchantes arrivent plutôt par courrier. Les personnes vivent des choses difficiles et je peux comprendre leur colère.»

Insubmersible. C’est le premier qualificatif qui vient à l’esprit en observant le parcours de Monica Bonfanti, une cheffe dont les syndicats avaient sans ménagement réclamé la tête avant de la défendre et que le politique peut toujours lâcher en cas de gros pépin.

Elle-même porte un regard détaché sur toute cette pression. «J’ai un esprit scientifique et j’aime que les choses soient claires. En acceptant ce poste, je savais que la situation serait difficile et que j’allais passer une année terrible avant de pouvoir construire. J’ai le sentiment que l’évolution s’est faite dans la bonne direction. De plus, c’est un travail passionnant dont on ne perçoit qu’une partie depuis l’extérieur. La police est encore pour certaines personnes en détresse une sorte d’ultime planche de salut. Même si ce n’est pas notre mission première, on travaille en réseau pour diriger les gens au bon endroit.»

Le tournant où elle se sait elle-même attendue fermement est celui de la sécurité. L’arrivée de Pierre Maudet à la tête du département et celle d’Olivier Jornot à la direction du Ministère public ont changé la donne. Après des années de méfiance réciproque, les deux pouvoirs se sont associés cet été pour définir des priorités en matière de lutte contre la délinquance. Les violences, les cambriolages et un tas d’autres infractions qui pourrissent plus ou moins le quotidien des citoyens.

Pour la cheffe de la police, si souvent écartelée entre les aspirations contradictoires de ses deux guides, l’entente est réjouissante, même si l’exigence de résultat est renforcée. «La pression est là où elle doit être. Des réunions régulières ont lieu avec le procureur général et le conseiller d’Etat pour faire le point. Peu importe finalement si la tâche est difficile, ce sont les moyens fournis pour résoudre les problèmes qui sont essentiels. Si les priorités sont clairement définies, je peux organiser les dotations en personnel et les opérations en fonction. C’est un bon signal.»

La première opération née de cet accord a été baptisée Alpha. Un nom de code, choisi comme d’habitude par l’état-major de la police, pour marquer le début de quelque chose. Sans connotation particulière. Cette lutte «décomplexée» promise en conférence de presse par la police se veut innovante, sans barrières et sans fatalisme. Les premières cibles sont les dealers, dont la proximité gêne tant la population, et les violences de rue. Suivront les braquages et les délits routiers de fin d’année. Des maux bien connus qui n’ont pas attendu aujourd’hui pour être combattus. «Cela ne s’arrêtera jamais. C’est sûr. Mais ce qui donne de la satisfaction, c’est de pouvoir anticiper et frapper juste.»

Frapper avec proportionnalité aussi. Les violences policières, thème récurrent dans le canton, restent une préoccupation. A son entrée en fonction, Monica Bonfanti a dû faire un grand ménage au sein d’une institution qui avait passablement perdu ses repères. «C’est un domaine où il faut rester toujours vigilant.» Les violences contre les policiers sont aussi un souci constant. «Lorsqu’une patrouille de deux gendarmes se rend sur une grande bagarre, les personnes impliquées peuvent soudain se découvrir un ennemi commun: la police. La consigne est désormais d’appeler les renforts avant d’intervenir, sauf s’il y a péril en la demeure.»

En lui demandant ce qui pourrait lui arriver de pire à cette place, la cheffe n’hésite pas: «Qu’un policier se fasse tuer dans l’exercice de ses fonctions.» Elle n’a pas eu à vivre pareil drame mais les tirs en rafale des braqueurs de Thônex sont restés dans les mémoires. «Toutes les phases de cet événement ont été analysées et des correctifs apportés. Par exemple, il y avait des stagiaires non armés qui sortaient du poste de police à ce moment-là. Il faut que ces jeunes en formation sur le terrain puissent porter une arme et s’en servir en cas de légitime défense.»

L’heure avance, et le portable de Monica Bonfanti, posé sur la table, s’agite de plus en plus. Sur l’écran, l’image d’un tranquille lémurien rencontré lors d’un récent voyage à Madagascar. Le continent africain et les animaux sont pour elle des sujets d’émerveillement depuis l’enfance. Les tableaux rapportés par son père y sont sans doute pour quelque chose. Atteignable vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept en sa qualité de cheffe de la police, elle s’autorise des dépaysements. Pas forcément de tout repos non plus. Il y a trois ans, en Namibie, elle a œuvré dans un refuge pour jeunes animaux orphelins. «J’étais en charge de la partie guépards.» Une expérience de plus pour celle qui sait si bien rester sur ses gardes.

Ce qui pourrait lui arriver de pire? «Qu’un policier se fasse tuer dans l’exercice de ses fonctions»

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