«Ce sont des mensonges.» En lançant ces mots à Christoph Blocher vendredi dernier sur le plateau d'Arena, Ruedi Beck, 41 ans, chanoine de la paroisse de Sankt Joseph à Bâle, s'est acquis une renommée instantanée dans toute la Suisse alémanique. Jusque-là, ce prêtre atypique issu du mouvement de fraternité universelle des Focolari, était surtout connu, en dehors de sa paroisse, des défenseurs du droit d'asile. Depuis mai 2004, en effet, il accueille des NEM dans un appartement loué par la paroisse et s'efforce, avec l'aide de bénévoles, de les réorienter vers les structures officielles.

«Tout a commencé le jour de l'Ascension. Le centre d'enregistrement bâlois était fermé et un groupe de requérants qui avaient trouvé porte close sont venus à l'église. Nous avions justement une cure désaffectée. Nous les avons hébergés là jusqu'à l'ouverture du centre. Nous lui avons même facturé notre intervention et obtenu 500 francs. Mais le mot était passé. Les jours suivants, nous avons vu arriver des requérants déboutés. Certains étaient déjà venus chez nous pour y prier. D'autres arrivaient avec un plan de la ville où l'église était soulignée en jaune. Je suppose qu'ils avaient reçu ce plan au centre d'enregistrement.»

Ruedi Beck estime qu'il n'avait pas le choix: «Lorsqu'une personne vient frapper à ma porte, qu'elle a faim et ne sait pas où dormir, je commence par la nourrir et l'héberger. Ensuite, j'essaie de voir comment je peux l'aider.» Concrètement, cette réponse spontanée a dû être organisée. La cure, rénovée a d'autres fins, a été remplacée par un appartement pouvant accueillir une dizaine de personnes. Et un réseau de bénévoles s'est mis en place. Pour gérer l'accueil. Et pour accompagner les NEM dans les dispositifs d'aide d'urgence des cantons auxquels ils ont été affectés. «Nous ne pouvons pas les garder longtemps: il en arrive toujours d'autres.»

«Tout être humain a droit à une aide»

Le loyer de l'appartement est payé grâce à des dons. L'Eglise ne finance pas l'action du prêtre bâlois avec l'argent des contribuables. Mais elle la soutient: elle s'inscrit dans la droite ligne des déclarations répétées de la hiérarchie catholique – comme d'ailleurs des Eglises protestantes et des communautés juives. «Tout être humain en détresse a droit à une aide», ont-elles proclamé au début mars, en appelant les Etats à ne pas durcir la loi sur l'asile.

Si Ruedi Beck en est venu à traiter publiquement Christoph Blocher de menteur, c'est sans doute indirectement parce que le conseiller fédéral – et fils de pasteur – zurichois est fortement incommodé par cette position.

C'était au soir de la délibération par laquelle le Tribunal fédéral a confirmé que même les étrangers en situation illégale avaient le droit «d'être aidé et assisté et de recevoir les moyens indispensables pour mener une existence conforme à la dignité humaine» comme le spécifie la Constitution fédérale à son article 12. Christoph Blocher a répété qu'il envisageait de modifier le texte fondamental. Et il a fustigé ceux qui aident les NEM: les Municipalités de Berne et de Zurich qui construisent des centres pour eux, les Eglises, qui ne devraient pas se mêler de résoudre le problème de l'asile. Et les bénévoles qui aident les NEM: «On peut aussi nourrir des trafiquants de drogue avec la bénédiction d'une église. J'ai vu ça personnellement à Bâle.» L'allusion était transparente. Ruedi Beck était assis dans le public. Il a réagi et démenti en termes vifs avoir hébergé des trafiquants de drogue et que le conseiller fédéral l'ait vu.

Le ton avait vite monté

Le lendemain, les faits semblaient lui donner raison. Le porte-parole de la police Bâloise Klaus Mannhart confirmait qu'aucun trafiquant n'avait été pris chez le prêtre et que ce dernier n'avait pas auprès de la police la réputation d'en héberger. Dans la paroisse de Sankt Joseph, le ton montait vite et haut. Lundi, il devait retomber: une recherche plus poussée avait montré qu'au cours d'une descente de police dans l'appartement, au mois de janvier, un des habitants contrôlés s'était avéré avoir été condamné à 40 jours de prison pour une infraction à la loi sur les stupéfiants. S'il n'était pas en train de les purger, c'est que les prisons sont surpeuplées. Le conseiller fédéral n'avait pas menti.

«Quand j'accueille quelqu'un, je commence par lui dire bonjour»

Personne ne laisse entendre que Ruedi Beck pouvait être au courant d'un fait que la police elle-même a dû chercher deux jours pour le retrouver. Mais l'aventure montre qu'il se meut en terrain mouvant. Il le savait, d'ailleurs: «Nous procédons à des fouilles régulières de l'appartement et des vêtements des locataires: si l'un d'eux a de la drogue sur lui, il doit partir immédiatement.» Quant à savoir si tel ou tel a été condamné: «Si c'est le cas, il ne nous le dira pas tout de suite. Et ce n'est pas non plus la première chose que nous lui demanderons. Quand j'accueille quelqu'un, je commence d'habitude par lui dire bonjour.» Entre la logique qui préside au durcissement de la politique d'asile et celle qui dicte l'engagement d'un Ruedi Beck, le fossé n'est pas près d'être comblé.