A son irruption au Café littéraire, l’établissement du deuxième étage de la librairie Stauffacher, à Berne, à toutes les tables les regards se sont soudain tournés vers lui.

Il n’y a pas à dire, dans son costume noir étroit, avec sa mèche blonde et rebelle sur l’œil gauche, «Monsieur Prix» fait ressurgir l’image romantique et insoumise du David Bowie de la période berlinoise. Et manifestement cela ne déplaît pas à Stefan Meierhans, 41 ans, surveillant des prix depuis octobre 2008. Même si cela l’oblige souvent, au cours de la conversation, à rappeler sa mèche à l’ordre. En vain.

Pour qui avait gardé en tête le souvenir de ses prédécesseurs, le compassé professeur Joseph Deiss, ou le pensif socialiste Rudolf Strahm, c’est le choc des générations. Stefan Meierhans ne tranche pas au milieu de la clientèle de jeune cadres quadras du Café littéraire, plus attirés par le cadre branché que par la qualité de l’assiette.

Le français de ce polyglotte est excellent, comme doit l’être aussi son italien ou son norvégien. «Que voulez-vous, j’aime les langues, j’ai eu l’occasion d’apprendre le norvégien au gymnase puis je l’ai perfectionné sur place. Mais je me suis demandé, pourquoi parler une langue si l’on n’a rien à dire. Alors, comme contenu, j’ai pris le droit.»

A Berne, il se sent chez lui. Dans une librairie, davantage encore.

«Je viens ici depuis très longtemps. L’été il y a une belle terrasse, tranquille. Je trouve surtout très sympa de manger entouré de livres. Et aussi parce que le prix du livre m’intéresse professionnellement et qu’à chaque fois cela m’amène un sujet de réflexion.» Le regard de Stefan Meierhans s’accroche au tourniquet des éditions allemandes GU, spécialisées dans les livres de santé et de diététique. «Cela me fait penser au cas de ce consommateur qui s’est plaint d’avoir payé 39 fr. 90 un livre de chez GU acheté dans une librairie suisse alors qu’il est vendu 20 euros, l’équivalent de 30 francs suisses, en Allemagne. Quand il y avait encore un cartel du livre, un tel renchérissement aurait été interdit. A l’époque, il y avait un accord passé entre les associations de libraires et d’éditeurs avec mes prédécesseurs limitant les majorations autorisées entre 12 et 14%.»

Monsieur Prix avale la salade qui prélude à son assiette de tortellini. Mais manifestement le prix du livre lui reste sur l’estomac. «Je comprends la sensibilité particulière des Romands au prix du livre, quand on voit que l’on paie ici les bouquins des fois 40% plus cher qu’en France. Mais, bon, nous enquêtons.»

Dans son français souligné par une gestuelle italienne, Stefan Meierhans hausse le ton, couvrant le brouhaha de la salle. Décidément, ce natif d’Altstätten, dans le Rheintal saint-gallois, n’a rien de la réserve que l’on imagine à un protestant de Suisse oriental, comme il l’avoue lui-même. «Ce qui me préoccupe dans le projet de loi sur le prix réglementé du livre, c’est que l’on veuille autoriser les yeux fermés un prix majoré de 20% par rapport au prix à l’étranger sans que les coûts d’exploitation, de marketing, etc, soient vérifiés et prouvés. Ce serait un précédent, un chèque en blanc. Les effets de ricochet d’une telle décision pourraient être désastreux. Rien n’interdirait alors à l’industrie pharmaceutique, par exemple, de revendiquer les mêmes conditions et d’exiger une majoration automatique des prix suisses vis-à-vis de l’étranger de 20%.»

Au fond, ce qui le révulse, c’est le principe même que «parce que nous sommes Suisses et que nous avons les moyens, certaines entreprises – surtout multinationales – pensent que l’on peut demander plus aux consommateurs suisses, sans aucune justification. Traire les Suisses parce qu’ils se laissent traire. C’est cette discrimination arbitraire qui est injuste et qui est la racine du mal».

Le juriste, docteur en droit de l’Université de Bâle, conseiller durant six ans des chefs de Justice et Police Arnold Koller, Ruth Metzler et, brièvement, Christoph Blocher, se considérerait-il d’abord comme l’avocat des consommateurs? «J’ai étudié en Norvège et en Suède, où la notion d’ombudsman, de médiateur qui doit tenir compte des différents intérêts, est très répandue. En Suisse, la loi sur la surveillance des prix prévoit que dans chaque litige il faut d’abord chercher un règlement à l’amiable. Essayer de comprendre les mécanismes de fixation des prix, analyser les intérêts des uns et des autres, tenter de trouver une conciliation, c’est comme cela que je comprends mon rôle.»

Attaché à la liberté du marché et au jeu de la concurrence, le juriste démocrate-chrétien admet que dans le domaine de la santé, où il n’y a personne qui n’ait d’intérêts à défendre, «il n’y a pas, ou on ne veut pas, de concurrence». Alors, oui, dans ce cas, il se voit un peu dans la peau de l’avocat des consommateurs: «D’une part parce qu’il n’y a pas assez de transparence dans ce domaine. Or l’économie de marché ne fonctionne que s’il y a transparence et concurrence. L’assuré est laissé seul face aux intérêts divers et il n’a pas le choix. Je dois donc simuler ce qui se passerait s’il y avait de la concurrence et assurer la transparence, depuis les salaires jusqu’aux investissements. D’autre part parce que la réintroduction de la surveillance des prix est née à l’initiative de la Fédération romande des consommateurs et a été très largement approuvée par le peuple et les cantons, contre l’avis du gouvernement et des Chambres de l’époque. Il y a donc un mandat populaire.»

D’ailleurs il l’a bien remarqué l’an dernier, avec les hausses massives de primes d’assurance maladie, il y a une vraie inquiétude des Suisse quant à la diminution de leur pouvoir d’achat. «Nous avons reçu environ 2500 plaintes l’an dernier, nettement plus que l’année précédente. Beaucoup de lettres de gens choqués par la hausse massive des primes. Mais aussi des plaintes de micro-entreprises, inquiètes des hausses des taxes diverses, eau, épuration, déchets.»

Même si le climat de consommation actuel est morose, Monsieur Prix refuse de peindre le diable sur la muraille. Malgré l’annonce de hausses probables de tarifs (CFF, TVA, redevance radio-TV, poste), rien n’indique, selon lui, que le pouvoir d’achat en sera automatiquement rogné. «Pour toutes ces hausses, la messe n’est pas dite», sourit celui qui, un temps, songeait à entreprendre des études de théologie. D’ailleurs, relève-t-il, il a obtenu de La Poste l’an dernier une baisse de tarifs pour 200 millions de francs. Et rien n’indiquerait qu’une nouvelle hausse dans ce secteur soit justifiée.

Mais il l’admet lui-même, il ne pourra pas une fois encore demander aux entreprises de transports ou à d’autres régies de différer leurs hausse à cause de la crise économique, comme il l’a fait l’an dernier. «Le pasteur ne peut pas tenir le même sermon quatre dimanches de suite!» Avant de se reprendre: «Décidément je m’enfonce avec mes clichés religieux.»

Non, Monsieur Prix, en jeune père de famille qui une fois sur deux remplit lui-même le caddy chez Coop, Migros et parfois Aldi, veut croire que le consommateur bénéficiera de quelques allégements pour son porte-monnaie. D’abord à cause du renforcement de la concurrence entre distributeurs par l’arrivée des super-discounters – «Si je vois du produit lessive en action, je n’hésite pas!» Mais aussi parce qu’il est persuadé que la combinaison entre l’autorisation des importations parallèles, la suppression des entraves techniques (principe du Cassis de Dijon) et la nouvelle pratique plus sévère de la loi sur les cartels pour mieux surveiller les ententes sur les prix seront profitables au consommateur.