Le Tessin voulait attirer les Suisses au sud des Alpes cet été: mission accomplie, surtout en montagne. Paolo Togni vit à Gordemo dans le Val Verzasca, dit les «Maldives suisses». Depuis sa terrasse, il jouit d’une vue spectaculaire sur la vallée et le lac Majeur. Ces jours, matin et soir, il remarque des colonnes, atteignant parfois les 2 kilomètres, qui montent et descendent la vallée. «La route est étroite, les virages très serrés; certains touristes peinent avec la marche arrière alors que le bus postal essaie de se faufiler, souvent, c’est très acrobatique!» s’amuse-t-il.

Mais les gens qui stationnent ou pique-niquent un peu partout, y compris sur les terrains privés, l’irritent. «Même si la plupart sont civilisés, on retrouve çà et là une bouteille en plastique qui flotte sur le fleuve ou un sac de déchets enfoui sous une roche.» Certaines zones protégées, où en principe les véhicules ne peuvent aller, sont prises d’assaut, ajoute-t-il.

«Ces lieux ont un équilibre fragile et ne peuvent soutenir tant de pression. La vallée se transforme en une banale zone de tourisme de masse, et c’est dommage», regrette-t-il, d’autant que la grande majorité des visiteurs vont au fleuve ou marchent, générant peu de retombées pour l’économie locale.

Cadences des cars augmentées

Maire de la commune de Frasco, en haut de la vallée, Fabio Badasci a été surpris par l’afflux de visiteurs. «Nous n’étions pas prêts, mais nous nous sommes vite adaptés.» Le nombre de courses de bus postal a été augmenté, de la signalisation supplémentaire et des agents de sécurité ont été postés à des points stratégiques pour rendre le trafic plus fluide, assurer la sécurité et éviter que des voitures ne stationnent n’importe où. Contre le parking sauvage dans les lieux touristiques, en particulier dans la vallée, le canton a pour sa part promu la campagne: «Vallées merveilleuses, stationne avec respect.»

«Nous planchons sur des solutions, comme un système de navettes ou le partage de voitures. La possibilité d’une aire de camping, actuellement inexistante dans la vallée, est également à l’étude, pour remédier au camping abusif», poursuit Fabio Badasci. Quant aux déchets laissés par les touristes, la situation s’est améliorée par rapport à il y a trois-quatre ans, observe-t-il. «Nous avons des patrouilles qui circulent pour contrôler et informer les excursionnistes.»

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Dans la Vallée Maggia, Timo Cadlolo, coordonnateur du Plan directeur de la région, constate, lui aussi, un engouement sans précédent pour la montagne. Les rusticos, les cabanes alpines et les hôtels ont été assaillis. Et les terrasses des restaurants sont pleines tous les jours. «Nous souhaitons mieux faire connaître des endroits merveilleux peu connus, pour que le tourisme ne soit pas concentré que dans certaines zones fameuses», dit-il.

Education nécessaire

Pour le canton, le tourisme est important, mais pour la vallée, il l’est encore davantage, soutient-il. «Mais un tourisme intelligent et soutenable. Beaucoup de gens peu habitués à la montagne sont montés. Il leur manque parfois des notions de base, l’éducation est nécessaire.» La vallée a d’ailleurs lancé une campagne au message clair: «Bienvenue, mais avec respect.» «Nos vallées sont habitées, le territoire – délicat et à l’écosystème fragile – comme la population locale doivent être respectés», fait-il valoir.

Quant aux campings, depuis leur réouverture le 6 juin, les clients sont progressivement arrivés, confirme Simone Patelli, directeur de l’Association des campings tessinois (ACT), jusqu’à ce que les 34 terrains du canton soient pleins, ou presque. «Nous travaillons bien, mais prévoyons tout de même une perte de 25-30%. Tout compte fait, nous sommes bien repartis.»

Par rapport au camping abusif, l’ACT travaille en partenariat avec le canton pour informer les touristes afin de créer le moins de désagréments possible. Simone Patelli signale qu’au Tessin les ventes et les locations de roulottes ont été plus importantes en 2020 que par le passé. «Il y a certainement plusieurs néophytes; tous ne connaissent pas encore toutes les règles à respecter. Si toutes les roulottes commencent à s’installer où bon leur semble, c’est problématique.»

Zone polluée

En plaine aussi, quelques désagréments liés aux foules ont été enregistrés. Comme à Lugano, où la mairie a fermé l’embouchure de la rivière Cassarate après que la zone eut été vandalisée et polluée de détritus.

Le coronavirus a eu un effet dévastateur sur le tourisme au Tessin, assure Angelo Trotta, directeur de l’Agence touristique tessinoise (ATT). «En juin, nous avons perdu 32% de nuitées par rapport à l’an dernier, contre -62% pour le reste du pays. Pour juillet et août, nous pensons faire mieux, peut-être aussi bien qu’en 2019.» A l’heure actuelle, plusieurs structures sont pleines; les campings, les maisons de vacances, les cabanes alpines…

D’autres, les hôtels, en ville surtout, ont plus de mal. «Comme ailleurs en Suisse, par exemple à Genève et à Zurich, nos villes souffrent plus. Notre tourisme d’événements (Festival du film, Moon&Stars, Jazz d’Ascona…) et d’affaires paie un lourd tribut.» Une grande partie du budget destiné à l’étranger a été investie dans le marché suisse, notamment romand, avec succès, confie-t-il. «Certains restaurateurs m’ont dit qu’en juillet ils ont fait des affaires comme dans les années 1980! Cela est aussi dû au fait que les Tessinois ne sont pas encore retournés manger en Italie et que notre campagne Vivi il tuo Ticino fonctionne.»

En montagne, on ne peut pas parler de over tourism, comme à Venise ou à Barcelone, visitées toute l’année, souligne-t-il, puisque certaines vallées tessinoises ne sont fréquentées que deux mois et demi par an, surtout le week-end. «Le grand nombre de touristes peut causer de légers malaises, mais rien d’excessif.» Angelo Trotta précise encore que tous les touristes sont bienvenus au Tessin, «destination préférée des Suisses en Suisse». «Mais c’est sûr que nous aimons particulièrement ceux qui consomment; qui dorment sur place, mangent au resto, font du shopping…»

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