Un sentiment d’abandon

A Neuchâtel, les promesses non tenues dans le dossier hospitalier ravivent le sentiment des Montagnes d’être la «banlieue» du Littoral et attisent la tentation séparatiste. La marginalisation du Haut s’est accélérée avec le processus de métropolisation qui renforce les agglomérations du Plateau

La colère n’est pas retombée dans les Montagnes neuchâteloises. La décision du Conseil d’Etat de geler la rénovation du site chaux-de-fonnier d’Hôpital neuchâtelois (HNE), fin janvier, a suscité une vive émotion relayée cette semaine par des mots très forts lors de la session de février du Grand Conseil. Le cortège républicain du 1er mars, qui relie les villes du Haut au château de Neuchâtel en souvenir de la révolution de 1848, pourrait devenir une marche de la colère. C’est en tout cas ce que suggèrent des citoyens sur les réseaux sociaux, allant parfois jusqu’à demander leur rattachement au canton du Jura.

Pour les Montagnons, la décision du Conseil d’Etat de ne pas transférer la chirurgie stationnaire à La Chaux-de-Fonds – une option pourtant validée par le peuple neuchâtelois en novembre 2013 – est «la goutte qui fait déborder le vase», résume le conseiller aux Etats Didier Berberat, ancien membre de l’exécutif de la cité horlogère (2000-2010). Et le socialiste d’énumérer la perte de plusieurs services de proximité ces dernières années, avec les départs vers Neuchâtel de la maternité, de la filière ingénierie de la Haute Ecole Arc ou encore des pianos du conservatoire de La Chaux-de-Fonds.

«Prises de manière individuelle, ces décisions ont chacune leur justification, reconnaît Didier Berberat. C’est la répétition qui pose problème, avec des centralisations qui se font toujours dans le même sens.» Le refus du RER-Transrun en votation populaire, en septembre 2012, a porté un coup très dur aux velléités de rééquilibrage. «Les Montagnes neuchâteloises sont victimes de leur isolement géographique, d’où le développement d’un profond sentiment d’abandon, reprend le sénateur. L’amélioration de la liaison ferroviaire avec le Plateau est absolument indispensable.» Un nouveau projet est dans le pipeline, mais sa réalisation dépend de l’obtention d’un financement via le programme FAIF (Financement et aménagement de l’infrastructure ferroviaire).

Rivalité des Montagnes et du Littoral

A Neuchâtel, la rivalité entre le Littoral (90 000 habitants) et les Montagnes (60 000 habitants) est un des ferments de l’identité cantonale, très vite perçu par les nouveaux arrivants. Les humoristes Cuche et Barbezat en ont d’ailleurs fait leur fonds de commerce en créant des personnages nourris de stéréotypes: Pierre-Etienne, le prolétaire de La Chaux-de-Fonds, est fier de la culture horlogère et de la convivialité légendaire d’un pays qui surplombe le brouillard («C’est quand même plus sympa que dans le Bas»); Jean-Henri, le bourgeois de Neuchâtel, considère les Montagnons avec une condescendance assumée («Il faut être né dans le Haut pour pouvoir y vivre»).

Cette dualité est le fruit d’une histoire qui a vu les deux régions se développer côte à côte, mais souvent chacune de leur côté. Territoires austères et peu accessibles sis à 1000 mètres d’altitude, La Chaux-de-Fonds et Le Locle se sont forgé un caractère propre, indépendant et ouvert au monde, lié au développement de l’horlogerie dès la fin du XVIIIe siècle. L’opposition est aussi politique. Très présents dans les Montagnes, les républicains n’ont cessé de remettre en cause la domination prussienne exercée depuis le château de Neuchâtel.

La révolution de 1848 constitue un tournant dans l’histoire cantonale. Le 1er mars, les républicains chaux-de-fonniers et loclois passent La Vue-des-Alpes et marchent sur le château. La monarchie est abolie sans effusion de sang. Le Haut s’empare alors du pouvoir politique avec l’installation des radicaux des Montagnes au Conseil d’Etat. C’est aussi le cas sur le plan économique: la prospérité du canton est intimement liée à l’essor de l’industrie horlogère, qui a façonné l’urbanisme des villes du Locle et de La Chaux-de-Fonds, classées depuis 2009 au patrimoine mondial de l’Unesco.

Fin de l’âge d’or de l’horlogerie

La crise horlogère du milieu des années 1970 marque la fin de l’âge d’or d’un canton qui est alors le quatrième plus riche de Suisse. La Chaux-de-Fonds, qui recensait près de 43 000 habitants en 1967, rentre brutalement dans le rang. Le rebond industriel a bien eu lieu, facilité par les abattements fiscaux offerts par l’arrêté Bonny. Mais sans permettre au canton de retrouver sa prospérité passée. Un déclin illustré par le départ vers d’autres cieux des centres de décision et des patrons horlogers qui participaient à faire rayonner la cité.

Les difficultés économiques ont attisé les antagonismes régionaux, avec notamment l’accouchement très difficile de la péréquation financière intercommunale. Des tensions encore exacerbées par la concentration d’activités étatiques et para-étatiques à Neuchâtel, à proximité des grands axes de communication.

«Depuis une quinzaine d’années, les cantons sont confrontés à un phénomène de métropolisation, qui concentre une part croissante des ressources publiques et privées dans un réseau de grands centres urbains, détaille Patrick Rérat, professeur de géographie des mobilités à l’Université de Lausanne. Dans certains domaines, la Confédération a édicté de nouvelles normes qui imposent à la fois des regroupements d’activités et une concurrence à l’échelle intercantonale. On le voit dans le domaine des hautes écoles, avec la fixation d’une masse critique minimum par filière. Ou encore pour les hôpitaux, avec l’introduction des forfaits par cas.»

Déséquilibre

Dans ce contexte de concurrence exacerbée, l’accessibilité joue un rôle clé. Un paramètre qui pénalise fortement les Montagnes par rapport au chef-lieu et à son agglomération. Imposé par les cantons partenaires de Berne et du Jura, le déménagement de la filière ingénierie de la HE-Arc du «cul-de-sac» du Locle au plateau de la gare de Neuchâtel est emblématique de cette nouvelle réalité. La mesure a porté ses fruits. La filière a atteint une taille critique suffisante au regard des critères fixés par la Confédération: le nombre d’inscriptions en bachelor est passé de 316 lors de la première rentrée, en octobre 2010, à 450 l’an dernier.

Le départ d’institutions symboliques n’est pas le seul moteur de la colère des Montagnes. Le déséquilibre des investissements étatiques est un autre facteur de tension récurrent. Selon une étude menée en 2000 par l’Institut de recherches économiques et régionales (IRER) de l’Université de Neuchâtel sur l’impact du budget de l’Etat, 70% de la masse salariale du canton était versée sur le Littoral et dans le Val-de-Ruz et près de 60% des investissements en bâtiments et en équipements étaient réalisés dans le seul district de Neuchâtel.

Ce déséquilibre s’est renforcé ces dernières années avec de très importants investissements réalisés sur le Littoral. La rénovation de l’hôpital de Pourtalès, inauguré en 2005, a coûté 180 millions de francs – un chantier qui a repoussé les travaux envisagés sur le site de La Chaux-de-Fonds. Toujours à Neuchâtel, le canton a financé la construction de Microcity, bâtiment qui accueille l’EPFL. Coût du chantier: 80 millions de francs, financés avec le soutien de la Banque Cantonale Neuchâteloise.

Dépasser les querelles

La succession des investissements «littoralo-centrés», le terme est à la mode, suscite l’incompréhension d’un Haut qui attend un retour d’ascenseur. Dans ce contexte, le refus de justesse du RER-Transrun constitue une blessure ouverte: beaucoup de Neuchâtelois ont voté non, considérant que le coût à la charge du canton et des communes (560 millions de francs) était trop élevé au vu de la situation financière des collectivités publiques. Les districts du Haut ont été les seuls à soutenir le projet, mais avec un taux de participation décevant au vu de l’enjeu.

Après le vote, le député socialiste Alexandre Houlmann avait déposé une motion au Grand Conseil demandant la mise en œuvre d’un processus d’autodétermination permettant aux régions qui le souhaitent «un autre choix que celui de poursuivre une communauté de destin au sein du canton de Neuchâtel». Le texte, finalement expurgé de tous les éléments à visée séparatiste, demandait dans sa version finale que le Conseil d’Etat chiffre avec précision la répartition des équipements, des investissements et des dépenses de fonctionnement des deux côtés de La Vue-des-Alpes. Deux ans plus tard, le travail n’a pas encore commencé, reconnaît le président du gouvernement, Alain Ribaux.

Lassé d’attendre, le Haut exige des contreparties. Outre le maintien d’un «vrai» hôpital, le projet de concentration des autorités judiciaires dans un nouveau bâtiment à proximité de la gare de La Chaux-de-Fonds est perçu comme non négociable.

Problème: l’UDC a déjà annoncé qu’elle lancerait un référendum si le projet, devisé à 48 millions de francs, passait la rampe du parlement. «Pourtant, c’est l’exemple même d’une infrastructure qui peut être décentralisée puisque la justice est régie à l’échelle cantonale», souligne Patrick Rérat.

Pour Didier Berberat, la menace de référendum constitue «une démonstration de plus qu’il est toujours plus difficile d’investir un franc dans le Haut qu’un franc dans le Bas». Le socialiste se dit «peiné» par cette escalade mais appelle ses concitoyens au calme. «Je comprends le désarroi des habitants des Montagnes. Mais cela n’aurait aucun sens de séparer le canton en deux alors que la tendance est au regroupement d’activités. Il faut dépasser nos querelles pour regarder à une échelle plus large. Pourquoi pas en concrétisant le projet de canton de l’Arc jurassien.»

«Je comprends le désarroi des habitants des Montagnes. Il faut dépasser nos querelles et regarderà une échelle plus large»