Energies renouvelables

Au Mont-Crosin, on modernise déjà la centrale éolienne

Alors qu’un peu partout ailleurs en Suisse les projets hoquettent, sur les hauts de Saint-Imier dans le Jura bernois, 16 turbines produiront plus de 70 gigawattheures en 2017. Grâce à la force de persuasion de son président Martin Pfisterer, la société Juvent a su s’entendre avec les riverains

Jour de fête au restaurant L’Assesseur, il y a quelques jours, en présence de la présidente du Conseil national Christa Markwalder. La centrale éolienne de Mont–Crosin, sur les hauts de Saint–Imier dans le Jura bernois, fête ses 20 ans dans l’auberge de montagne, à un saut de puce d’une turbine toute neuve montée la veille.

Les trois premières éoliennes avaient été installées en 1996, puis une autre en 1998, deux en 2001, deux en 2004 et huit en 2010. En 2013 et 2016, la société Juvent, qui appartient à 60% à BKW (Forces motrices bernoises), a remplacé les 8 «petites» machines du début par des turbines de 140 mètres de haut, les dernières développant une puissance de 3,3 mégawatts.

37 mégawatts de puissance, 0,1% de l'électricité suisse

La centrale du Jura bernois et ses 16 éoliennes (il n’y en a que 34 d’une certaine importance actuellement en exploitation en Suisse) auront en 2017 une puissance cumulée de 37,2 MW, elles produiront 75 gigawattheures, soit les deux tiers de l’électricité éolienne suisse. Ce n’est toutefois qu’à peine plus de 0,1% des besoins électriques du pays.

Un homme incarne la réussite de Mont–Crosin, Martin Pfisterer, 67 ans, président de Juvent SA depuis 22 ans et membre de la direction de BKW jusqu’en 2013.

Le Temps : Pourquoi votre concept éolien a fonctionné à Mont–Crosin, alors que d'autres projets capotent ailleurs ?

Martin Pfisterer: Nous étions pionniers il y a 22 ans. Les seuls en fait à l’époque. Il n’y avait pas encore de mouvement d’opposants. Nous avons appliqué une méthode qui nous est propre. Pas question de venir avec nos grands sabots et nos grosses machines, et refiler de l’argent aux propriétaires fonciers et aux communes. Il faut savoir qu’ici aussi, au début, les Jurassiens bernois étaient sceptiques. L’un des agriculteurs que j’ai rencontré m’a reçu avec un fusil. Progressivement, nous avons fait comprendre que notre projet n’était pas que dans notre intérêt, mais un concept de «win–win». Nous avons systématiquement impliqué les propriétaires, les voisins, les communes, les organisations de protection du paysage, etc. Et j’ai essayé d’adapter les plans aux requêtes et aux intérêts des uns et des autres.

– Qu’est-ce que la région du Mont-Crosin a gagné ?

– Pas seulement de l’argent. Bien sûr que nous versons des indemnités, mais bien plus modestes que celles d’autres promoteurs. J’ai promis aux paysans de la région que s’ils acceptaient que nous nous implantions sur leurs terres, ils pourraient en bénéficier, sur la base de leur engagement propre. Grâce aux éoliennes, ils pouvaient diversifier leur activité, en devenant guides sur le site, en l’entretenant ou en promenant les touristes en chars attelés. Un paysan, avec ses chars attelés, réalise un chiffre d’affaires annuel intéressant.

– Pourtant, en 1995, il se dit que vous-même ne croyiez pas vraiment à l’éolien. C’était juste pour vous donner bonne conscience et faire passer le nucléaire?

– Ce n’est pas juste. On avait conscience il y a plus de vingt ans déjà que la Suisse avait besoin de diversifier ses sources énergétiques. Nous avons ainsi développé, ici aussi à Mont–Soleil, la plus grande centrale solaire de l’époque. Nous offrons une contribution valable à l’approvisionnement électrique de la Suisse. Avec le remplacement des premières éoliennes par quatre machines modernes de 3,3 mégawatts, nous augmenterons de 50 à 75 gigawattheures la production annuelle. Ce n’est pas rien.

– D’aucuns rétorquent que c’est insignifiant: à peine plus de 0,1% des besoins électriques du pays…

– En vingt ans, avec une courbe exponentielle, nous avons produit 350 GWh. C’est plus du double de la consommation annuelle du canton du Jura et du Jura bernois et leurs 125 000 habitants. L’éolien n’est pas l’unique solution pour la diversification énergétique, mais c’est une contribution valable. Il faut encore savoir que la région des Franches–Montagnes et le vallon de Saint–Imier, alimentés par la société de La Goule qui appartient à BKW, est la première et unique région de Suisse à devenir énergétiquement autarcique. Cela signifie qu’elle produit autant d’électricité avec l’éolien, le solaire et l’hydraulique qu’elle n’en consomme, en chiffres annuels. Il y a un bémol, ces énergies renouvelables n’ont pas une production continue. L’autarcie est donc théorique et il faut rester relié à un réseau qui réponde aux besoins quotidiens.

– Confirmez–vous que, depuis vingt ans que vous implantez des éoliennes, il n’y a jamais eu d’opposition formelle et de procédure en justice ?

– Jamais. Il y a eu des discussions, bien entendu. Nous avons toujours trouvé des solutions par le dialogue. En 1995, des organisations m’ont informé qu’elles allaient s’opposer. J’ai répondu que si tel était le cas, je retirerais mon projet en déclarant que c’était en raison de leur opposition. J’ai offert une autre solution : on se met à table, moi avec mon projet d’éoliennes, vous avec vos intérêts que je respecte. Est–ce possible de trouver une solution qui convient aux deux? Nous avons trouvé.

– Vous avez volontairement limité le nombre d’éoliennes…

– C’est vrai, après avoir commandé, avec la Ligue suisse pour la protection du paysage, une étude paysagère au bureau Natura des Reussilles. Elle a conclu que le nombre maximal d’éoliennes était, du point de vue du paysage, de 20 à 24, à Mont–Crosin. En prenant en compte, en plus, la distance à respecter entre les éoliennes et les habitations, les forêts et les accès, nous avons constaté que nous pouvions installer au maximum 16 turbines. C’est singulier, non? La promesse est tenue.

– Les éoliennes ont–elles défiguré le paysage de Mont–Crosin?

– Chacun a sa propre appréciation. Nous nous sommes efforcés de bien intégrer les machines dans le paysage, selon un concept «vide–plein», soit une grappe d’éoliennes, puis un espace dégagé, etc. C’est acceptable. C’est même élégant, nombreux sont ceux qui estiment que ce nouveau paysage est majestueux.

– Mont–Crosin et ses éoliennes sont devenus un site touristique…

– La montagne est restée très belle, et les machines fascinent, parce que les pales tournent. Il y a chaque année environ 50 000 visiteurs qui se promènent ici, dont quelque 10 000 qui effectuent une visite payante des installations.

– Les nuisances sont souvent évoquées pour contester l’implantation d’éoliennes. Qu’avez–vous constaté, à Mont–Crosin, en vingt ans ?

– N’en déplaise à ceux qui estiment que les éoliennes tuent les oiseaux et porte atteinte à la santé des gens, nous n’avons jamais eu de problème ici. J’avais eu l’assurance avant l’implantation que Mont–Crosin n’était pas un couloir de migration. Il y a certes, pour quelques maisons et quelques heures par année, l’effet stroboscopique provoqué par l’ombre des pales en rotation. Les éoliennes ont un impact, mais il est admis ici, malgré les pressions venues de l’extérieur, subies par les agriculteurs auxquels on reproche d’avoir accepté nos machines.

– Votre parc éolien est-il rentable? Comment financez–vous les 22 millions pour le remplacement actuel de quatre machines?

– Entre 1996 et 2010, avant l’introduction de la RPC (subvention fédérale, rétribution au prix coutant, ndlr), nous devions faire du marketing pour vendre l’électricité éolienne, avec un surcoût de 18 à 20 centimes. Nous y sommes parvenus et le bilan financier était neutre. Actuellement, avec la RPC, ce sont les subventions fédérales qui prennent en charge le surcoût et notre électricité est intégrée au réseau. Nous avons depuis 2010 une rentabilité positive. Les investissements actuels seront amortis dans les dix prochaines années.

– Préfériez–vous l’état d’avant 2010?

– J’accepte ce que la Berne fédérale a décidé. Je défends les objectifs de la politique de la Confédération. Mais c’était bien plus entrepreneurial avant la RPC.

– Comment se fait–il que vous, Juvent et BKW, n’ayez pas réalisé d’autres parcs éoliens, puisque votre méthode a fonctionné à Mont–Crosin ?

– Avec les subventions de la RPC, le vent a tourné au niveau national. Il y a eu d’innombrables projets éoliens, partout. La population est devenue sceptique. Je la comprends. L’Etat a commis l’erreur d’avoir d’abord mis l’argent sur la table avant de planifier les sites propices aux éoliennes. Cette course à l’accaparement des terrains et des propriétaires, auxquels des promoteurs ont versé beaucoup d’argent, a complètement changé l’état d’esprit. Ici à Mont–Crosin, nous avons pu travailler dans le calme et le dialogue. Je rends visite aux propriétaires – ils sont une vingtaine – chaque année avant Noël, depuis vingt ans. Pour les écouter. Pas pour parler des éoliennes, mais leur offrir une oreille attentive, les prendre au sérieux, parfois leur proposer une solution à leurs soucis du quotidien. On m’a traité d’idiot parce que je gaspillais mon temps à aller voir ces «Indiens». Il y a bien deux approches différentes.

– Vous avez un autre projet de parc éolien à côté, à Tramelan, votre méthode ne fonctionne–t–elle pas, là?

– Je le répète, depuis 2010, le climat a changé du tout au tout. J’espère vivement qu’une solution sera trouvée pour les sept éoliennes de Tramelan, où la population a accepté le projet.

– Quel avenir pour l’éolien en Suisse? Les vents contraires s’apaiseront–ils?

– Je souhaite que d’autres centrales se réalisent. Mais ce ne sera pas en grand nombre. Les objectifs de la Confédération sont théoriques (4000 GWh en 2050, soit l’équivalent de 60 parcs du Mont–Crosin, pour couvrir 7% des besoins électriques suisses, ndlr). Je ne vois pas comment y arriver.

– Etes–vous fier, d’avoir réussi à Mont-Crosin?

– Oui. Nous avons démontré que d’entente avec la population, nous pouvions contribuer à la diversification énergétique. Nous avons désormais une région en autarcie théorique en nouvelles énergies renouvelables. Ce que nous faisons intéresse loin à la ronde, ABB et les EPF par exemple, avec le projet Swiss Energy Park, une plateforme d’innovation et de recherche dans le domaine énergétique, en particulier dans les domaines du réglage et du stockage.


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