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Les bêtes favorisent la biodiversité sur les alpages.
© JEAN-CHRISTOPHE BOTT/KEYSTONE

écologie

Montée à l’alpage, au royaume de la biodiversité

La présence du bétail en montagne l’été est bénéfique pour la richesse naturelle. Sans les bêtes, la forêt gagnerait du terrain et de nombreuses espèces disparaîtraient

Les premières traces de montée à l’alpage du bétail, en Valais, remontent à 2000 ans avant notre ère. Elles ont été retrouvées dans le val de Bagnes. Plus de quatre millénaires plus tard, la pratique existe toujours. Entre la fin du mois de mai et la fin du mois de juin, c’est la saison des inalpes. C’est avant tout pour une raison économique que les éleveurs mènent leurs bêtes à l’alpage: l’herbage estival, abondant dans les prairies, est gratuit. Mais derrière l’aspect financier se cache également un argument écologique méconnu: le bétail favorise la biodiversité.

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Dans l’imaginaire collectif, la montée à l’alpage se fait au rythme du troupeau, au pas. Durant des siècles les inalpes se sont déroulées ainsi, mais la tradition ancestrale a évolué en même temps que les moyens de locomotion. Aujourd’hui, la quasi-totalité des bêtes arrive à l’alpage en bétaillère. Tel fut le cas vendredi soir, à l’alpage de Merdechon, sur les hauts d’Aminona. Une fois les bêtes débarquées, c’est le contrôle des cornes, que l’on effectue afin d’éviter les blessures lors des combats. Puis les vaches ont été numérotées, pour que les spectateurs les reconnaissent. Elles ont ensuite passé la nuit attachées dans l’écurie.

De plus en plus touristique

Le lendemain, c’était le jour J. Sur le coup des 10h, les vaches ont été détachées et les combats ont débuté. «L’inalpe est un des jours les plus importants de l’année», glisse dans un sourire Jean-Roger Mudry, propriétaire de 40 vaches et locataire de l’alpage. Mais là aussi la tradition a évolué. «L’aspect touristique est devenu de plus en plus important. Aujourd’hui, nous organisons des animations et des cantines pour que le public puisse se restaurer.» A Merdechon, la plupart des personnes présentes sont des habitués. Dans d’autres alpages, les inalpes ont pris des proportions impressionnantes, jusqu’à devenir de véritables événements.

Ce gigantisme, Jean-Roger Mudry le regrette. «Certaines inalpes sont sponsorisées, ça va trop loin», tonne-t-il. Pour lui, ces manifestations doivent rester, avant tout, des fêtes pour les paysans. «Les touristes qui y participent doivent voir l’authenticité de l’alpage, au plus près de ce qui se faisait par le passé.»

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En se nourrissant, les animaux de rente empêchent la progression de la forêt

Caroline Duc, responsable du secteur biodiversité au Service cantonal de l’agriculture

La journée arrive à son terme sur les hauts d’Aminona. Le public déserte l’alpage, faisant place à une tranquillité rare. Les bêtes, elles, resteront une centaine de jours à plus de 2000 mètres d’altitude, en compagnie de Jean-Roger Mudry et de ses quatre employés. Sur les autres alpages aussi, la période estivale se vit au rythme des troupeaux, qu’ils soient bovins, ovins ou caprins.

115 000 hectares pâturés

En près de trois mois, le bétail alpé en Valais pâture 115 000 hectares de prairies. C’est ce travail des ruminants qui se révèle important pour la biodiversité. «En se nourrissant, les animaux de rente empêchent la progression de la forêt», explique Caroline Duc, responsable du secteur biodiversité et espace rural au sein du Service cantonal de l’agriculture (SCA). Si les bêtes n’étaient pas présentes sur les alpages, des buissons puis des arbres apparaîtraient. En recouvrant les pâturages de montagne, ils entraîneraient une chute de la biodiversité, souligne Jean-Yves Humbert, biologiste à l’Université de Berne et spécialiste des prairies fleuries. «De nombreuses espèces spécifiques de ces zones, fleurs, papillons, sauterelles ou criquets, disparaîtraient.»

Cela peut aller très vite. En quelques années, de petits arbres apparaissent. Après une vingtaine d’années, ils font place à de la broussaille et la forêt reprend ses droits près de cinquante ans après l’arrêt du pâturage, précise Jean-Yves Humbert. En Valais, la majorité des alpages se situe au cœur de milieux forestiers. A terme, ce sont 75 000 hectares de prairies de montagne qui pourraient disparaître. La présence du bétail à l’alpage est donc indispensable.

Ces «royaumes de la biodiversité», selon les termes de Gérald Dayer, le chef du SCA, ne pourraient pas exister sans le travail des ruminants. La faune naturelle n’est pas assez nombreuse et le travail serait tout simplement impossible pour les hommes, sur le plan technique – certaines zones sont difficilement accessibles – mais également sur le plan financier. «Il est impossible de chiffrer le coût d’une telle tâche réalisée à la main, mais il serait exorbitant», confirme Gérald Dayer.

Si le cheptel continue de diminuer nous devrons nous poser la question de l’abandon de certaines zones

Gérald Dayer, chef du Service de l'agriculture valaisanne 

La contribution des animaux à la préservation de la biodiversité est en revanche rémunérée. Le système de paiements directs de la Politique agricole 2014-2017 prévoit en effet une «contribution biodiversité en zone d’estivage». L’an passé, en Valais, 32 000 des 115 000 hectares pâturés répondaient aux critères de qualité de la Confédération. Ainsi, 4,3 millions de francs ont été versés aux éleveurs pour le travail de leurs bêtes. Mais cet instrument s’inscrit dans un contexte plus large.

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Un cheptel insuffisant

La Confédération a en effet développé une stratégie, afin de connaître l’importance de la biodiversité dans les différentes régions du pays. Dans ce but, 70 espèces indicatrices ont été choisies. Afin de répondre aux critères de qualité, un minimum de six espèces doivent être trouvées dans un rayon de 3 mètres. «Nous avons trouvé toutes les espèces indicatrices en Valais, se réjouit Caroline Duc. Sur certains alpages, 50 d’entre elles ont été découvertes dans un rayon de moins de 3 mètres.» L’enjeu principal consiste désormais à maintenir cette biodiversité. Et pour y arriver, la taille du cheptel est un élément primordial.

Aujourd’hui, 32 000 bovins, 45 000 ovins et plus de 4000 caprins sont estivés en Valais. Insuffisant pour maintenir, à long terme, la biodiversité actuelle, se désole Gérald Dayer. «Il nous faudrait 20% de bêtes en plus pour atteindre une exploitation équilibrée de nos 550 alpages.» Si la totalité de ces alpages est actuellement utilisée, il a fallu diminuer leur capacité d’exploitation afin de les conserver. Et la prochaine étape pourrait être la disparition de certains d’entre eux. «Si le cheptel continue de diminuer, nous devrons mener une réflexion, explique Gérald Dayer. En collaboration avec les propriétaires d’alpages, nous devrons nous poser la question de l’abandon de certaines zones.»

Et au vu de l’évolution du cheptel suisse, la question se posera à terme. Entre 1985 et 2017, le nombre de bovins, d’ovins et de caprins a en effet diminué de plus de 10% dans notre pays, selon les chiffres de l’Office fédéral de la statistique, passant sous la barre des 2 millions de têtes de bétail. Cette évolution, Jean-Roger Mudry la constate sur le terrain: «Historiquement, seuls des propriétaires de la région de Miège alpaient leurs bêtes à Merdechon; aujourd’hui, il n’y en a plus qu’un. Les autres éleveurs viennent désormais d’un peu plus loin, par exemple du Haut-Valais.»

Effet sur le goût des fromages

La diminution du nombre d’alpages entraînerait de facto une diminution de la biodiversité, mais pas seulement. L’attractivité du canton, sur le plan du tourisme, serait également touchée, selon Gérald Dayer. «Le Valais est principalement connu pour ses paysages et ses produits du terroir, deux éléments qui pâtiraient de la fermeture d’alpages.» Si pour le paysage le raisonnement se fait spontanément, en imaginant l’avancée de la forêt, pour les produits du terroir, il n’est pas instinctif. Gérald Dayer nous éclaire: «Les différentes plantes et fleurs qui se trouvent sur nos alpages ont un impact sur le goût et la qualité du lait. Les fromages d’alpage ont par exemple plus d’oméga 3. On retrouve également la caractéristique du terroir dans leur goût. L’appauvrissement de la biodiversité botanique entraînerait donc celui de la biodiversité gustative.»

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