Église

Mont-Olivet: l’institut, les bonnes sœurs et le Monopoly

L’école catholique de Mont-Olivet à Lausanne a été vendue l’an dernier dans des circonstances rocambolesques. Les religieuses ont ignoré une offre d’achat supérieure, tout comme les conseils du diocèse. Et, depuis deux mois, les intégristes d’Ecône occupent leur ancienne chapelle

Rue Mont-Olivet à Lausanne, dans le quartier Montchoisi, une chapelle pleure le temps béni où elle était encore le refuge des bons catholiques. Car depuis le 5 février dernier, elle est balayée par un souffle divin dissident: c’est la Fraternité Saint-Pie X – les ultra-conservateurs d’Ecône en Valais – qui y officie désormais le jour du Seigneur. Il se murmure que les sœurs de la Présentation de Marie, les anciennes propriétaires de l’Institut Mont-Olivet qui abrite cette chapelle sur une parcelle de 13 000 mètres carrés, en sont accablées, mais la messe est dite. Diable! Que s’est-il donc passé pour que les schismatiques entrent subrepticement dans l’ancien institut catholique, qui aurait fêté cette année son centenaire? Une rocambolesque partie de Monopoly, avec pour conséquence imprévue l’apparition en ces murs des héritiers de Monseigneur Lefebvre.

La saga démarre en 2015. L’école est alors écrasée par le surendettement et des pertes d’exploitation qui ne peuvent souffrir l’ajournement. Dans un contexte économique difficile qui affecte toutes les écoles privées, les bonnes sœurs de Castel Gandolfo en Italie, une congrégation engagée sur quatre continents dans des œuvres apostoliques d’enseignement avec 36 établissements scolaires, décident de se séparer de la propriété lausannoise et de celle qui accueille son antenne de Vich sur La Côte vaudoise. Pour sauver l’école, elles ne veulent vendre que le patrimoine immobilier (la SI Mont-Olivet) et elles transfèrent les effectifs des enseignants et des élèves au Collège Champittet.

«Bernard Nicod n’est pas un saint homme, mais…»

A ce stade, la logique aurait voulu qu’elles fassent appel à un agent immobilier. Comme ironise une source proche du dossier: «Bernard Nicod n’est pas un saint homme, mais cela n’empêche pas qu’elles auraient pu le solliciter!» Dans l’urgence, ne sachant à quel saint se vouer, les sœurs préfèrent s’en remettre à leur homme de confiance, Christian Fluhr, alors directeur de Mont-Olivet et actuel directeur de Mont-Olivet Vich. Nommé en 2014 pour redresser l’école qui perdait des élèves et son crédit, celui-ci a mis tout en œuvre pour sortir l’établissement de l’ornière. Mais la gestion calamiteuse dont il hérite ne lui permet pas de réussir l’opération de sauvetage.

Quoi qu’il en soit, voilà donc le directeur d’école propulsé vendeur immobilier. Fonction dans laquelle il s’illustre rapidement, puisqu’il transmet aux sœurs une offre avancée par une petite société, Durable Sàrl, pour le compte de la société d’investissement Comunus SICAV, qui rassemble des acteurs locaux de l’immobilier et du monde des affaires. Hasard peut-être, plusieurs membres du conseil d’administration de la SI Mont-Olivet ont été remerciés, ainsi que de l’Institut catholique de Mont-Olivet, dont Olivier Steimer, actuel président du conseil d’administration de la BCV.

Et montent les enchères

Mais bientôt, un nouvel acquéreur potentiel sort du bois, un gros investisseur étranger. Après une première offre en juillet 2015, largement inférieure à celle de Comunus, qui propose alors 24 millions de francs, il augmente son prix. Et ce à trois reprises entre la mi-décembre et la mi-janvier 2016, pour atteindre 26,5 millions de francs avant frais (qui se montent à 400 000 francs). C’est 1 million brut de plus que l’offre finale de Comunus, mais les sœurs ne se laissent pas convaincre: «Elles étaient dans les mains de Christian Fluhr, estime une source proche du dossier. Il exerçait sur elles une fascination formidable, au risque qu’elles se privent de 1 million de francs.» Sans compter que deux expertises immobilières, datant de 2012, concluaient à des prix de 26,5 millions et 28 millions de francs respectivement.

La perplexité de l’évêque

C’est alors que le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg est mis au parfum par un tiers de la transaction qui se trame. Contre les usages, d’ailleurs, car si cette congrégation ne dépend pas formellement de l’évêché, il a «le devoir canonique de donner son préavis à Rome», fait savoir ce dernier. Une procédure censée éviter que les biens de l’Eglise ne soient dilapidés, bien souvent par méconnaissance des choses de ce monde. Mgr Charles Morerod, évêque du diocèse, convoque donc les sœurs en urgence, le 18 décembre 2015. Avec cette question: «Vous savez combien d’élèves vous pourriez aider en Afrique avec 1 million, pourquoi y renoncer?» Les sœurs ne semblent pas avoir dissipé la perplexité de l’évêque, puisque trois jours plus tard, l’affaire est pliée, et la vente signée fin janvier.

C’est avec un déplaisir évident que Révérende Mère Angèle a répondu à l’appel du «Temps» à Castel Gandolfo, où se trouvent la curie généralice et l’administration. A cette même question, elle répond: «Nous avions déjà un engagement avec le premier groupe.» Et de nous renvoyer à Sœur Geneviève, qui était à la manœuvre durant la vente. Celle-ci précise: «Il y a eu en effet plusieurs offres puis des surenchères. Mais on s’est dit que celui qui avait été le plus fort, c’est Comunus.» Le plus fort? Impossible de lui faire préciser ce qu’elle entend par là. «C’était le plus fort, répète-t-elle, et on avait donné notre accord.» Engagement moral, c’est vraisemblable. Mais quel rôle a joué le persuasif Christian Fluhr, dont elles ont dit qu’il était «bon catholique et avait même effectué une retraite»? «Il n’a exercé aucune pression sur nous pour forcer notre décision», répond Sœur Geneviève.

«L’évêché a bousculé les sœurs»

Contacté, Christian Fluhr oppose la même ligne de défense que les religieuses: «L’autre acquéreur avait fait une offre misérable avant de surenchérir alors que Comunus, des gens que je ne connaissais pas, a fait la sienne. Et maintenant, il vient crier au scandale. Reste que l’évêché a reçu les sœurs en les bousculant alors que tout était clair.» Clair, on n’en jurerait pas. Car les religieuses cultivent l’art de l’imprécision et de l’ellipse. Que l’évêché ait pu craindre des messes basses est somme toute assez naturel, puisqu’il est question du patrimoine de l’Eglise, parfois menacé de braderie. «C’est un phénomène connu à Rome», explique Mgr Charles Morerod. Il a donc réagi en mettant sur pied une séance d’information pour les congrégations locales. Où il a été question des précautions à prendre pour éviter les pièges éventuels en cas de cession d’actifs immobiliers.

Un créancier s’inquiète

Cependant, l’affaire Mont-Olivet ne trouve pas là sa rémission. Car à l’automne, la rumeur circule que les sœurs n’auraient été payées que partiellement. Un créancier notamment commence à trouver le temps long, Clément Barras, administrateur unique de la SI Mont-Olivet à l’époque des faits. Echaudé par «le mépris avec lequel la congrégation a traité la nouvelle offre d’achat», il écrit aux sœurs en janvier qu’il renonce à toute collaboration avec la congrégation. «Des mois plus tard, je les ai rappelées, car elles n’avaient toujours pas versé les 100 000 francs prêtés par une association que je préside», raconte-t-il.

Naïveté? Désinvolture? Toujours est-il que les sœurs font une déroutante suggestion: elles proposent à Clément Barras une procuration pour qu’il puisse négocier la vente d’un de leurs terrains à Château d’Œx et se rembourser sur celle-ci. «Je leur ai rétorqué que je ne pouvais pas vendre quelque chose qui ne m’appartenait pas!» s’exclame le créancier. Au terme d’un long dialogue de sourds, il vient enfin de recouvrer sa créance. L’ancien pilote automobile Michael Schumacher était lui aussi créancier. «Cette dette aussi a été remboursée», assure Sœur Geneviève. Interrogé sur ces paiements tardifs, Christian Fluhr fait savoir que «la vente s’étant faite par une reprise des actions, donc des dettes, il a fallu renégocier des taux, revoir des échéances, et tout cela n’a pas pu se faire en trois jours».

Des documents qui ne prouvent rien

Clément Barras n’est pas le seul à se faire du souci. En automne dernier, une nouvelle rencontre a lieu à l’évêché. Avec cette question à 25,5 millions: avez-vous été payées? «Nous avons dit que c’était le cas, répond Mère Angèle. Mais cela n’a pas paru suffire. Nous lui avons alors envoyé des papiers.» Mais selon nos informations, les documents ne prouvent rien, puisqu’on y voit un versement sans pouvoir identifier le destinataire. Et l’évêché n’a jamais obtenu la copie du contrat de vente et ne peut d’ailleurs l’exiger, puisque cette congrégation internationale ne dépend pas du diocèse.

Si, rue Mont-Olivet à Lausanne, une chapelle pleure le temps béni des bonnes sœurs, Dieu sait ce que deviendra la bâtisse principale. Dieu et le fonds d’investissement désormais propriétaire, et dont le but est la transformation des locaux en logements. Interrogé sur les contours de son projet, celui-ci n’a pas retourné nos appels. Mais le plan d’affectation serait en cours d’étude. Une certitude: les intégristes valaisans ont désormais vue sur le Léman.

Publicité