Des bogies à géométrie variable vont réaliser un rêve de 80 ans et de 189 kilomètres: ferrailler de Montreux à Lucerne dans le même train pendant cinq heures au milieu des lacs de Suisse centrale. En somme, le GoldenPass du Montreux-Oberland-Bernois d'un seul tenant ou presque, avec un changement au lieu de deux, en attendant d'éliminer un jour la crémaillère du Brünig.

Or, le rêve butte depuis toujours contre les différences d'écartement des voies, sans parler de l'alimentation électrique, tout aussi versatile. Le courant est tour à tour continu ou alternatif, avec des sauts de voltages.

Le dispositif présenté hier à Spiez par le MOB ouvre des perspectives impensables pour l'une des trois lignes touristiques-phares du pays. Avec le Bernina Express aux Grisons et le Glacier Express de Zermatt à Saint-Moritz, la liaison entre Montreux et Lucerne complète en quelque sorte le paysage du rail d'excursion cher aux indigènes comme aux étrangers. Richard Kummrow, directeur du MOB, rappelle que la région traversée par le GoldenPass cumule près de 30% des nuits d'hôtel comptabilisées annuellement en Suisse. On comprend l'intérêt de faciliter la vie et les trajets aux visiteurs assoiffés de panoramas alpins. Même si ça ne roulera pas forcément plus vite.

Invention maison

Il fallait vaincre la diversité d'écartement afin de transformer le fantasme en «business plan». En effet, le rail enfle et rétrécit le long du tracé. Métrique depuis Montreux, standard (1435 mm) sur le tronçon appartenant au BLS entre Zweisimmen et Interlaken, et à nouveau métrique jusqu'à Lucerne pour le compte du Zentralbahn.

On a imaginé pendant des années construire une ligne parallèle, trop chère toutefois - plus de 200millions-, et complexe du point de vue logistique; il aurait fallu percer un tunnel à Spiez, histoire d'éviter le choc frontal avec le trafic nord-sud passant par le tunnel de base du Lötschberg.

Un tracé, trois compagnies

Puis les ingénieurs du MOB ont planché sur un ensemble roues et essieux capable de s'adapter aux dimensions du rail. Comme les engins existants n'étaient pas satisfaisants - genre Talgo, qui assure la liaison entre l'Espagne et la France- en raison surtout des pentes qui jalonnent le parcours, on a fini par inventer une solution maison. Un brevet a même été déposé en février de cette année.

Le bogie en miniature exposé à Spiez est fait sur mesure pour les wagons du MOB. On continuera en revanche à changer de locomotive entre les tronçons. Il s'agit maintenant de développer le prototype. Une entreprise de Winterthour a remporté l'appel d'offres et s'attelle déjà à la tâche. La gare de Zweisimmen changera également de tête. Une installation ad hoc sera aménagée pour le passage d'un écartement à l'autre.

Coût de l'opération: 3,3 millions de francs. La Confédération, les cantons de Vaud, Fribourg et Berne, actionnaires historiques des compagnies, assument la dépense. Lucerne participera plus tard, précise Richard Kummrow, quand on s'attaquera à la crémaillère qui se déploie sur le territoire du canton. Voilà pourquoi il faudra encore changer de train à Interlaken dans un premier temps. Si d'aucuns souhaitent toujours une société unique pour l'exploitation de la ligne, pour l'heure, les trois entités impliquées, ainsi que les CFF, se contentent de collaborer, étroitement certes.

La mise en service des bogies est prévue à partir de 2012. Le projet coûte 44 millions. On pourra alors faire la navette entre Chillon et le Kappelbrücke au nom du GoldenPass plus rapidement qu'au-jourd'hui et en transportant davantage de passagers, puisque le chariot miracle autorise des convois plus longs. Sept paires de trains circuleront alors quotidiennement en respectant une cadence de deux heures.