GENÈVE

Monzer Al Kassar, marchand d'armes: «Je ne mettrai plus un sou en Suisse»

Le Syrien est venu à Genève pour répondre aux questions de la juge d'instruction Christine Junod. Cela fait dix ans que les fonds de l'homme d'affaires sont bloqués. Personnage controversé, soupçonné du pire mais jamais condamné, Monzer Al Kassar s'est reconverti dans l'immobilier. Il a accepté de livrer des bribes de sa vie au «Temps».

Monzer Al Kassar, le plus controversé mais le moins condamné des marchands d'armes, était hier à Genève pour répondre à une convocation de la juge d'instruction Christine Junod. Entendu à titre de témoin, le Syrien a obtenu l'assurance qu'il ne serait pas inquiété, confirme la magistrate. Surnommé le «prince de Marbella» par la presse people en raison du grand train qu'il menait dans son palais de la Costa del Sol, l'homme d'affaires espère revoir la couleur de quelque 3,3 millions de francs que même une victoire devant le Tribunal fédéral n'a pas suffi à débloquer après dix ans de procédure. Autant dire que l'intéressé n'est pas content et menace aujourd'hui d'engager une action en responsabilité contre l'Etat si les autorités judiciaires cantonales s'obstinent à lui chercher querelle. Pour Le Temps, Monzer Al Kassar a accepté de lever un petit coin du voile. Portrait de celui sur qui courent les soupçons les plus noirs.

Né il y a 57 ans dans un village proche de Damas, le jeune Monzer se lance dans des études de droit avant de passer un brevet de pilote au Canada. Sur ces bancs, il rencontre de ceux qui vont plus tard occuper des fonctions dirigeantes de par le monde. Avec ses connaissances en arabe, anglais, espagnol, allemand, français, bulgare et turc, il parvient sans peine à s'imposer comme un «attaché commercial» providentiel pour le Yémen et la Pologne. «J'ai œuvré sur le marché officiel de l'armement», martèle l'intéressé. Et d'ajouter qu'il n'a jamais servi d'intermédiaire pour des arsenaux lourds, juste des «petites» armes, kalachnikovs et autres fusils, destinés avant tout à «permettre aux gens de se protéger».

Visiblement, certains magistrats ne partagent pas ce résumé aux accents philanthropiques et le vent tourne pour Al Kassar. En 1992, le juge espagnol Baltazar Garzon, celui-là même qui avait réclamé le général Pinochet et mène aujourd'hui un combat contre l'ETA, enquête contre le Syrien. Ce dernier est arrêté à son arrivée à l'aéroport de Madrid et passe 14 mois en détention préventive avant d'être libéré contre une caution de 7 millions de dollars. Trafic de drogue, complicité avec le terrorisme, participation à l'attentat contre l'avion de la Pan-Am au-dessus de Lockerbie. «On m'a tout mis sur le dos sauf Hiroshima», dit-t-il aujourd'hui. Finalement, Monzer Al Kassar est jugé pour avoir financé et fourni des armes au commando qui a détourné le paquebot Achille Lauro dans les eaux égyptiennes. Une opération revendiquée par le Front de libération de la Palestine, d'Abou Abbas, qui avait coûté la vie à un passager juif américain. Handicapé, ce dernier avait été jeté par-dessus bord.

En mars 1995, après trois semaines d'audience devant la Haute Cour de Madrid et alors que le procureur avait requis une peine de 29 ans de prison, Monzer Al Kassar est acquitté. Le témoignage de son ancien bras droit ne suffit pas à emporter la conviction des juges. L'Espagne abandonne dans la foulée ses prétentions sur quelque 6 millions de dollars bloqués à sa demande à Genève. De son côté, Monzer Al Kassar, en bon musulman, a décidé de «pardonner» et d'abandonner toute action en dommages et intérêts. Aujourd'hui, il exhibe sa carte de résident permanent qui lui sert à se déplacer sans problème dans l'ensemble de l'espace Schengen. Il occupe toujours sa villa «Mifadil» à Port Banus, près de Marbella, avec sa femme et ses quatre enfants. Il s'est reconverti dans l'immobilier, un domaine «moins sensible».

Si le Syrien a renoué son idylle avec la péninsule Ibérique, les choses se sont gâtées à Genève, où le Parquet tente de faire main basse sur des avoirs issus d'une vente d'armes à l'ex-Yougoslavie. Après dix ans de bataille procédurale, le TF a sonné le glas de cette mesure de confiscation en soulignant qu'il manque à ce dossier un point de rattachement avec la Suisse. Défendu par Mes François Canonica et Delphine Gonseth, Monzer Al Kassar croyait savourer une victoire et revoir son pécule. C'était compter sans la persévérance du procureur Jean-Bernard Schmid qui a ouvert une nouvelle enquête pour faux dans les titres. Les fonds ont à nouveau été saisis et la juge Junod enquête désormais pour savoir si les documents faisant allusion à un commerce de sucre et de café pour justifier le transfert de l'argent depuis l'Autriche ont été utilisés auprès des banques genevoises. C'est sur ces faits que l'intéressé a été entendu, souligne la magistrate.

Un ennui ne venant jamais seul, le marchand d'armes semble aussi rattrapé par son passé argentin. Proche de l'ancien président Carlos Menem, ils sont tous deux originaires de la même région de Syrie, Monzer Al Kassar a été soupçonné d'avoir obtenu sa naturalisation un peu trop rapidement. Dix-huit jours pour obtenir un passeport, c'est un record. L'intéressé dément toute intrigue: «Mon fils est né en Argentine et j'y ai résidé deux ans. Cela me donne un droit à la naturalisation.» Bien plus grave, son nom est récemment apparu dans l'enquête sur l'attentat du centre juif de Buenos Aires et dans l'affaire de la vente illégale de quelque 6000 tonnes d'armes à la Croatie et à l'Equateur entre 1991 et 1995 et dans laquelle plusieurs officiels argentins sont impliqués. A la demande d'Interpol, l'intéressé a d'ailleurs récemment été convoqué par la police de Damas pour être entendu à ce sujet. «C'est insensé, cela relève du pur complot», s'enflamme-t-il en tapant du poing sur la table. C'est que l'homme a du caractère et ne s'en cache pas. Que pense-t-il de la Suisse? «Je n'ai plus confiance en ce pays et je ne mettrai plus le moindre sou dans ses banques.»

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