Il a voulu faire de l’humour. C’est d’ailleurs un talent qui lui est largement reconnu en Suisse alémanique. Moritz Leuenberger est un esprit très fin, capable de déclencher l’hilarité par des petites phrases très spirituelles. Cet esprit fin ne franchit cependant pas la Sarine: les connaissances de français du conseiller fédéral socialiste sont trop rudimentaires pour qu’il soit en mesure d’obtenir le même résultat comique en Suisse romande.

Il a donc voulu faire de l’humour lorsqu’il a répondu sur son blog, la semaine dernière à Peer Steinbrück. Dénonçant les excès verbaux du ministre allemand, il a repris à son compte un montage photographique qui montre les sept membres du Conseil fédéral en Indiens et Peer Steinbrück en cow-boy pressé d’en découdre avec ces couards prêts à fuir à la moindre approche de la cavalerie.

C’était sans compter sur Garry Ladouceur, un Canadien de 54 ans d’origine indienne établi en Suisse et auteur de son propre blog. Garry Ladouceur semble apprécier Moritz Leuenberger. Il ne remet en question le fait que le chef du Département fédéral des transports et de tout ce qui va avec ait voulu faire de l’humour. Il le dit et l’explique. Mais il s’est senti blessé. «Quand je vois ces images, je me souviens que des millions de personnes semblables à ces personnages ont été tués ou assassinés pour ce qu’ils étaient», écrit-il en anglais. Il regrette que Moritz Leuenberger se soit laissé aller à reprendre ces caricatures d’Indiens telles qu’on se les représentait il y a quelques décennies. «Je critique vos méthodes, mais je comprends vos intentions», écrit encore Garry Ladouceur à l’intention du conseiller fédéral. «Je pense que vous avez voulu attaquer le racisme. Je pense que vous éprouvez de bons sentiments à l’égard des Indiens. Je pense que vous avez placé votre mot dans la discussion. Mais je pense que le prix de ce mot est une blessure pour le peuple que vous avez tenté de mettre en valeur».

Moritz Leuenberger ne reste pas insensible à ces remarques. Dans son dernier commentaire, il se repenche sur son enfance. «Comme adolescents, nous ne connaissions les Indiens que par la vision romantique qu’en donnaient d’un auteur comme Karl May (ndlr: auteur de la série Winnetou) ou comme James (ndlr: Fenimore) Cooper, dont j’ai découvert plus tard qu’ils diabolisaient ou idéalisaient les Indiens de cette Amérique d’avant l’Union selon que ceux-ci étaient utiles aux Anglais ou aux Français». Un enfant qui lisait une telle littérature ne pouvait pas se rendre compte de cette utilisation de la cause de ceux qu’on appelait alors les Peaux-Rouges. «La signification historique et culturelle des Indiens ainsi que leur destinée font désormais partie de notre conscience politique», reconnaît-il, avant de conclure – et c’est aussi le titre de son billet d’humeur, illustré par l’affiche du premier film des aventures de Winnetou: «Fini les histoires d’Indiens».