L’entrepreneur et financier tessinois Tito Tettamanti n’a pas résisté à la vague d’indignation qui agite Bâle depuis dix jours. Mercredi, il a vendu le groupe Basler Zeitung Medien (BZM), qu’il détenait à hauteur de 75% depuis le mois de février, à l’entrepreneur aérien Moritz Suter, self-made-man et Bâlois pur sucre. L’autre actionnaire, l’avocat d’affaires Martin Wagner, cède lui aussi ses parts (25%) à Moritz Suter, qui devient l’unique propriétaire du quotidien bâlois. Le montant de la transaction n’a pas été révélé.

Moritz Suter a pris deux premières décisions spectaculaires, susceptibles de rassurer une population bâloise en émoi depuis qu’elle a appris, il y a dix jours, que l’ancien conseiller fédéral et vice-président de l’UDC Christoph Blocher était impliqué dans la Basler Zeitung: le nouveau patron a résilié le mandat d’expertise que le duo Tettamanti-Wagner avait confié à la société Robinvest de Christoph Blocher et il a rapatrié à Bâle le siège de la BaZ que les anciens propriétaires avaient déplacé à Zoug.

Moritz Suter apparaît non seulement comme le «sauveur» de la Basler Zeitung, mais également comme celui qui empêchera Christoph Blocher de faire du quotidien bâlois un média à la solde de l’UDC, comme le craignaient de nombreuses personnes.

Moritz Suter dit s’être décidé rapidement, «pour ramener le calme et la stabilité à Bâle». Le nouveau patron s’est fixé deux objectifs: assurer la survie du groupe BZM, qui possède en plus du journal un vétuste centre d’impression, emploie 1100 personnes, est très endetté (certaines sources font état de 120 millions) et a perdu 12 millions de francs l’année dernière.

Le second objectif répond à la vox populi: préserver l’indépendance rédactionnelle du quotidien, dont le tirage est passé de 88 000 à 84 000 exemplaires, comptant 75 000 abonnés.

Moritz Suter n’a pas dit comment il allait s’y prendre. Il était, jusqu’à hier, complètement étranger au monde des médias. «Peut-être que ma décision est une folie, mais il faut parfois faire des folies», dit-il.

L’homme n’a vécu que dans la constellation de l’aviation. Ce fils de musicien bâlois devient pilote à 18 ans. En 1975, il crée une société de taxis aériens, appelée Crossair, devenue compagnie d’envergure européenne dans les années 90. Il incarne le génie entrepreneurial bâlois, avec un supplément d’aura car il a osé faire de l’ombre à la toute-puissante Swissair et à la suprématie zurichoise.

La critique n’est pas que positive. Il lui a été reproché de moins bien payer ses pilotes, d’engager du personnel étranger et de lésiner sur la sécurité. L’autodidacte Moritz Suter est apparu une première fois comme potentiel sauveur de la nation, en janvier 2001, quand les rênes de Swissair lui ont été confiées. Empêtré dans des conflits internes, il jetait l’éponge 44 jours plus tard. Crossair a été emportée dans la déconfiture de Swissair. Fidèle à Bâle, Moritz Suter a créé une nouvelle compagnie en 2004, Hello, affrétant des vols charters.

S’il a écarté Christoph Blocher, Moritz Suter a maintenu à son poste «l’autre bras armé de l’UDC à la BaZ», selon la formule d’un observateur, le rédacteur en chef Markus Somm, 45 ans, ancien de la Weltwoche, auteur d’une biographie à la gloire de Christoph Blocher. Il avait été nommé par le duo Tettamanti-Wagner à fin août, provoquant une première indignation. Sitôt en place, il a produit des commentaires fustigeant notamment l’Union européenne.

Moritz Suter affirme vouloir travailler avec l’actuelle rédaction, à qui il demande «de la solidarité et de la loyauté».

La douloureuse parenthèse Tettamanti-Blocher à la tête de la BaZ a réveillé les Bâlois, constatant que la position monopolistique de leur journal en avait fait un média ronronnant. Ils se sont souvenus que la Basler Zeitung est née en 1977 de la fusion de la National-Zeitung au profil social et des Basler Nachrichten plus libérales. Avec à la clé une saine concurrence avivant le débat en ville.

Parmi les réactions exprimées ces derniers jours, l’écrivain Guy Krneta a préconisé la création d’un nouveau quotidien à Bâle. En dix jours, son concept «Rettet Basel» a vu 18 500 personnes signer son appel sur Internet. L’objectif ne consistait pas seulement à sauver la Basler Zeitung des griffes de l’UDC, mais aussi à recréer de la diversité médiatique.