Moritz Suter a échappé au procès Swissair, mais il a été rattrapé par son passé à la tête de Crossair. Suite au crash de Bassersdorf, qui avait fait 24 morts en novembre 2001, il doit répondre depuis lundi d'homicide par négligence devant le Tribunal pénal fédéral de Bellinzone. Sur le banc des accusés également, André Dosé et quatre autres anciens cadres de la compagnie. Il leur est reproché de n'avoir rien fait pour retirer de la circulation le pilote qui était aux commandes le soir de la catastrophe. Son parcours professionnel émaillé d'incidents a plané sur la première journée des débats consacrée à l'interrogatoire des six accusés.

Moritz Suter a eu de la peine à cacher son irritation à se retrouver devant la justice. Le père fondateur de Crossair a d'une part argumenté qu'il n'avait plus de responsabilités opérationnelles, puisqu'il avait remis la direction de la compagnie à André Dosé en janvier 2001 «pour aller sauver Swissair». Il ne restera que 40jours directeur de Swissair, ce qui lui a évité le procès du grounding. Mais il était encore président du conseil d'administration de Crossair au moment du drame. Et surtout, selon l'acte d'accusation, il était responsable d'avoir installé dès les premiers jours «une culture de la peur» dans son entreprise, une «hiérarchie interne dictatoriale», qui bloquait toute tentative de rapporter des fautes internes et d'en tirer les conséquences.

Des accusations qu'il a toutes rejetées: «J'ai grandi avec l'exigence de sécurité. C'est la première condition pour une compagnie aérienne.» Moritz Suter faisait confiance avant tout aux mesures techniques. «C'est à mon initiative que l'on a amélioré certains appareils commandés pour notre flotte. Et que l'on a introduit des systèmes d'approche aux instruments pour les aéroports de Berne et Lugano.» Crossair avait-elle plus de peine avec les facteurs humains? Moritz Suter dément en bloc avoir découragé les pilotes à faire des rapports et d'avoir bloqué la promotion de ceux qui en faisaient. Ses réponses et celles des autres accusés montrent toutefois un fort respect de la hiérarchie. «Si un copilote faisait état d'erreur de son supérieur, et que ce dernier niait, c'était la déclaration de l'un contre celle de l'autre. Et sans preuve, je dois faire confiance au commandant», a déclaré notamment le chef de tous les pilotes.

La question s'est posée car le commandant, qui volait trop bas au moment où l'appareil s'est écrasé dans une forêt aux abords de l'aéroport, avait plusieurs incidents à son actif qui ne sont apparus qu'après l'accident. Il avait notamment raté l'aéroport de Sion lors d'un vol de plaisance, s'apprêtant à atterrir à Aoste. Le tribunal, présidé par Walter Wüthrich, a tenté de savoir comment il avait été possible de le sélectionner pour être formé en été 2001 sur le Jumbolino Avro, l'appareil qu'il pilotait lors de la catastrophe. Car cinq ans auparavant, il avait échoué par deux fois le cours de formation pour les MD-80. Informé, André Dosé, qui était en 1996 chef des opérations de vol et membre de la direction de Crossair, avait confirmé la décision. «Il a volé ensuite pendant cinq ans sans problème, il n'y avait pas lieu de lui refuser cette promotion sur Jumbolino. D'autant plus que le Jumbolino est l'appareil à réacteurs qui se rapproche le plus des appareils avec hélices auxquels il était habitué. Le MD-80 est par contre plus lourd à manier», a déclaré André Dosé. Même si l'instructeur en chef de l'époque avait estimé que le pilote avait rencontré des problèmes de nature fondamentale, André Dosé s'est dit convaincu: «Il n'y a pas de rapport entre la catastrophe et l'échec du pilote à se former sur MD-80.»

Crossair, il est vrai, avait particulièrement besoin de pilotes à ce moment-là, remarque l'acte d'accusation. Moritz Suter a démenti avoir négligé la sécurité pour favoriser la croissance de sa compagnie: «Crossair a eu une croissance saine et continue. C'était à ses débuts une entreprise des plus modestes. J'ai pu la mettre sur pied dès 1975 tout en continuant de voler comme capitaine pour Swissair», a-t-il déclaré, laissant entendre que la grande compagnie se montrait trop généreuse sur le temps libre qu'elle octroyait à ses pilotes. Moritz Suter n'a en effet quitté son service à Swissair qu'en 1982.

Livrant souvent des réponses peu précises, il s'est montré très disert quand il s'est agi de mettre ses performances en avant, comme pilote et comme chef d'entreprise. Il a ainsi tenté de replacer dans son contexte une citation tirée de l'acte d'accusation qui a fait les gros titres de la presse. «Un vrai capitaine chez Crossair doit au besoin savoir mentir, prétendre et démentir», aurait-il déclaré aux nouveaux pilotes qu'il engageait. «Tous les pilotes qui avaient réussi leur formation étaient invités à une soirée détendue. C'était très familial. Je leur faisais un cadeau. Et chacun racontait une histoire. Je tenais la mienne d'un pilote militaire. Lorsque ceux-ci volaient en rase-mottes pour saluer leur famille, ils avaient intérêt à tout nier s'ils étaient pris. D'où ma déclaration. Je trouvais cette histoire divertissante, elle n'a rien à voir avec Crossair.»

Le procès, qui doit durer deux semaines, continue mardi avec l'audition d'experts et des premiers témoins.