Il est toujours aussi impénétrable, même s’il commence à montrer certains signes d’exaspération. Kaleb, de son prénom d’emprunt, ce chauffeur de taxi éthiopien accusé des pires horreurs, est visiblement déçu de voir toutes ses requêtes d’analyses et d’auditions d’experts sèchement balayées à l’ouverture de son procès en appel. Le prévenu, jugé à Genève pour avoir assassiné la petite Semhar, 12 ans, et avoir tyrannisé deux de ses compagnes, conteste toujours tout. «Honnêtement, je suis innocent. Malheureusement, je ne peux pas vous en apporter la preuve», a-t-il déclaré à la cour.

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Multiples appels

Toutes les parties, ou presque, veulent faire modifier quelque chose au premier jugement. La défense, bien sûr, représentée par Mes Vincent Spira et Yaël Hayat, tente l’annulation globale en plaidant l’acquittement pur et simple. Le Ministère public, incarné par le procureur Jöel Schwarzentrub, réclame toujours la perpétuité alors qu’il a déjà obtenu une peine de 20 ans, assortie d’un internement. Le parquet veut aussi convaincre la cour de ne pas acquitter Kaleb des viols et violences commis à l’encontre d’une troisième compagne, et de retenir la circonstance aggravante de la cruauté pour l’enfer infligé aux femmes qui ont partagé sa vie.

Une cruauté également soutenue par Me Karim Raho, au nom d’une plaignante concernée par l’emprise excessive et brutale de cet homme. Seuls les proches de Semhar, assistés de Mes Robert Assaël et Stéphanie Francisoz, n’avaient pas de raison de faire appel d’un verdict qui reconnaissait Kaleb coupable de contrainte sexuelle et d’assassinat pour avoir, ce 23 août 2012, abusé de la fillette avant de l’étrangler de ses mains, de cacher le corps sous le lourd lit parental et d’aller manger au restaurant avec le reste de la famille.

L’homme, qui entretenait une liaison clandestine avec la mère de la petite victime, nie être celui qui est monté à l’appartement où Semhar se trouvait seule, en habits d’intérieur et vraisemblablement occupée à un jeu vidéo. «J’ai toujours dit que ce n’était pas moi. Je l’aimais comme ma propre fille», a répété ce lundi le prévenu, suscitant l’indignation de la maman.

Appel à la science

Avant d’interroger Kaleb sur ce qu’il a fait ou pensé durant les trente-six minutes où son taxi était immobilisé à proximité du domicile de la victime le soir du crime (il dit avoir attendu dans la voiture sans s’inquiéter de ne pas la voir descendre), la cour a écouté la défense plaider l’utilité de quatre nouvelles preuves. «Toutes se déclinent autour de la science», a prévenu Me Hayat.

Analyse du bol gastrique pour savoir si Semhar a eu le temps de manger en rentrant chez elle et pour tenter de fixer plus précisément l’heure du décès. Audition du médecin légiste afin de déterminer combien de temps a duré l’agonie de la petite victime avant que ne soient laissées les marques post mortem de la latte du lit. Audition de l’inspecteur de la brigade de criminalité informatique pour en savoir un peu plus sur ce jeu vidéo qui était encore allumé à 23 heures et qui marquait 1h20 d’utilisation. Audition enfin d’un expert des traces ADN, sur le thème de la délicate interprétation des empreintes génétiques qui jouent un rôle déterminant dans cette affaire très disputée.

Des requêtes — ou de «l’enfumage», selon Me Assaël — toutes écartées. Et la demande de scission des débats, plaidée par Me Vincent Spira afin de pouvoir résoudre la question centrale de la culpabilité avant d’examiner éventuellement celle de la sanction, a connu le même sort. Pour Kaleb, détenu depuis plus de six ans, désormais en exécution anticipée de peine à la prison de La Brenaz «où le climat est meilleur qu’à Champ-Dollon et les gardiens plus ouverts», ce début de procès ne présage rien de bon. Ses avocats n’auront que leurs mots pour essayer de renverser la vapeur et effacer «ce faisceau d’indices convergents particulièrement important» qui a forgé l’intime conviction des premiers juges.