L'un était chasseur, l'autre pas. Le premier venait de rater son sanglier et s'était juché sur une butte de terre pour tenter une nouvelle fois sa chance, le second conduisait paisiblement sa Jeep Cherokee accompagné de ses deux enfants. Quand la quatrième balle a manqué sa cible mouvante, le chasseur a probablement juré. L'automobiliste français, à 60 mètres de là, n'a sans doute pas poussé le moindre soupir. La balle a pulvérisé la vitre de sa portière, traversé son cou au niveau de la carotide et l'a tué sur le coup. C'était le 9 janvier 2000, sur une départementale du Haut-Rhin. Fernand Paul, 46 ans, était Alsacien, Max I., chasseur de 70 ans, venait de Zoug.

Généralement, les chasseurs se descendent entre eux. En France, sur 40 personnes tuées et 259 blessées l'an dernier, 89% étaient des chasseurs. Il y a celui qui se tire dessus en rechargeant son arme, celui qui prend un coup au moment d'échanger son fusil avec un collègue, et celui, abusé par l'alcool, qui tire sur un compère aux couleurs de sanglier. Mais, en frappant une personne étrangère au monde de la chasse, le drame a relancé dans l'Hexagone la polémique sur les accidents générés par ce milieu. Même si les autorités françaises ont dans un premier temps suspecté un ricochet de la balle, l'inconséquence du chasseur a été établie dès la reconstitution des faits, le 20 janvier.

«La trajectoire de la balle a pu être formellement établie grâce au pistolet laser de l'expert balistique, relate Claire Simon, substitut du procureur au Tribunal de grande instance de Colmar. Il ne fait plus aucun doute que le tireur s'est déplacé alors que les consignes étaient de rester à sa place, qu'il est monté sur un terre-plein et a tiré en direction de la route.» Toutes choses prohibées en France comme en Suisse, où les chasseurs sont tenus de pratiquer le «tir fichant», qui assure que la balle finit dans le sol ou, si elle traverse la cible, sur un obstacle en dur.

L'auteur de l'homicide involontaire était-il insuffisamment informé? L'enquête a au contraire révélé que Max I. chassait depuis vingt-cinq ans et venait sur ce terrain depuis des années. Les consignes de sécurité avaient été énoncées le matin même en français et en allemand, langue du tireur et du propriétaire de la chasse, un Allemand. «Il est probable que voyant le gibier lui échapper, il s'est excité, relève un chasseur. Dans le milieu, on perd facilement les pédales quand on croise un sanglier.» L'arme de Max I., un Berretta de calibre 9,3x74R, n'est pas non plus étrangère à la violence du drame. Elle est connue pour son usage dans les safaris africains et ses balles seraient mortelles à plusieurs kilomètres.

«Les armes utilisées pour la chasse au sanglier sont de plus en plus puissantes, confirme Claire Simon. Et c'est dans cette discipline qu'on enregistre le plus grand nombre d'accidents.» Aussi, les réactions ne se sont pas fait attendre. Dans le Haut-Rhin, de nombreux habitants ont exigé des autorités qu'elles renforcent la réglementation de la chasse. Leur émotion fait écho aux inquiétudes des gardes-chasse français.

Des examens «folkloriques»

En septembre dernier, leurs associations avaient alerté les pouvoirs publics pour mettre en cause la formation des chasseurs et l'intégrité des épreuves du permis de chasse. Les Français découvraient alors que la plupart des traqueurs de gibier n'avaient subi aucune épreuve pratique lors de leur examen. Selon les gardes, les fédérations départementales de chasse, qui elles-mêmes font passer ces épreuves, faciliteraient l'accès au permis pour s'assurer le renouvellement des adhérents. «Du vrai folklore», confirme un chasseur suisse qui a passé son permis des deux côtés de la frontière.

Le permis de chasse suisse s'obtient au contraire au prix d'un douloureux labeur. Outre de fastidieux dossiers sur l'écologie, l'éthique, les espèces animales et la législation, l'apprenti chasseur doit se frotter à la science des armes à feu et montrer son aptitude à leur maniement lors de l'examen. «L'envers de la médaille, c'est qu'après une formation aussi dense, on se croit à l'abri de toute erreur, relève Gervais Marchand, chasseur jurassien qui a enseigné son art à des débutants durant trois ans. Et on ne remet jamais à niveau notre formation. On ne répète même pas les consignes de sécurité avant de commencer la journée. En fait, c'est un miracle que la Suisse n'ait pas encore connu un drame équivalent.» Cinq accidents ont été répertoriés l'an dernier dans le pays, sans mort d'homme. Rapportée au nombre de chasseurs, 31 000, la situation n'a rien à envier à celle de nos voisins (259 accidents pour 1,4 million de chasseurs).

Dérive des accidents

En France, les accidents de chasse ont augmenté de 17% l'an dernier: 78% des promeneurs touchés ont été victimes d'une infraction des chasseurs. Une dérive à verser à l'épineux dossier que doit traiter le gouvernement Jospin, entre protection des oiseaux migrateurs, respect de la propriété des «objecteurs cynégétiques» et application des directives européennes aujourd'hui bafouées. Les socialistes auront sans doute de la peine à modifier la législation, face à des parlementaires et des députés souvent chasseurs. En attendant, les tueurs amateurs écoperont dans la majeure partie des cas d'une peine assortie d'un sursis et d'un retrait de leur permis de chasse.