Mortelledragueà Genève

Crime Un prévenu est accusé d’avoir assassiné un homosexuel de 47 coups de couteau. La justice tient-elle un tueur en série?

L’accusé, nerveux, plaide la légitime défense

Devant la justice

Un potentiel tueur en série qui s’en prend aux homosexuels. C’est le portrait que semble déjà esquisser le procureur Claudio Mascotto en croisant le fer avec un prévenu particulièrement nerveux. Manuel, de son deuxième prénom, ressortissant portugais, est accusé d’assassinat pour avoir égorgé et poignardé à 47 reprises, dans son lit, un chauffeur de taxi. Celui «qui n’a rien contre les pédés», selon ses propres termes, purge déjà une peine de 25 ans de prison pour avoir tué un autre homme. Devant le Tribunal criminel de Genève, il plaide la légitime défense.

L’audition avait pourtant commencé dans le calme. La gorge serrée et la larme à l’œil lorsqu’il s’est agi pour Manuel de raconter son enfance, une famille modeste, le viol violent subi, dit-il, à l’âge de 11 ans sur le chemin de l’école, son habitude de porter, depuis lors, un couteau, une errance à travers l’Europe à la recherche de petits boulots de serveur, plongeur, ramasseur de fruits et gardien de parking. Cette vie-là s’est arrêtée en 2006 lorsqu’il s’est rendu de lui-même au poste de police du Luxembourg pour avouer avoir battu et poignardé à mort un homme plus âgé, avocat de son état, qui lui avait fait des avances à son domicile.

Une arrestation qui permettra d’élucider un crime assez similaire commis en 1999 à Genève. L’ADN laissé sur un mégot trouvé dans le conduit du lavabo du défunt ainsi qu’une trace de pied vont confondre le prévenu dans cette affaire demeurée mystérieuse. La victime, un Espagnol de 50 ans, avait l’ha­bitude d’aller à la rencontre de jeunes gens autour de la gare. Une nuit de janvier, Manuel, alors âgé de 26 ans, mettra très brutalement fin à ces aventures.

C’est avec beaucoup plus d’exaspération que l’intéressé, défendu par Me Simon Ntah, a répondu, ou refusé de répondre, aux questions du procureur. Celles portant sur ses préférences sexuelles entraîneront même une suspension d’audience pour calmer les esprits. «Je n’ai jamais été homosexuel», a-t-il asséné à son procès. Il ne s’est d’ailleurs pas rendu compte que ses victimes l’étaient avant de devoir, assure-t-il, repousser à chaque fois de violentes avances.

Manuel le répète sur tous les tons: «Je n’ai fait que me défendre.» Ce soir-là, le chauffeur de taxi lui aurait proposé de sortir en boîte de nuit après être passé chez lui. «On a regardé la télévision. Il m’a dit qu’il ne se sentait pas très bien et ma offert de rester pour dormir car il était très tard. Je me suis couché dans son lit. Je n’avais aucune raison de me méfier. Je faisais ma prière lorsqu’il m’a attrapé la gorge et m’a dit de faire ce qu’il voulait. J’ai cru que j’allais y passer», raconte le prévenu.

Sa réaction a été radicale. Manuel ne se l’explique pas lui-même. «Le décès est la conséquence de 13 plaies perforantes. Toutes ont été infligées du vivant de la victime avec une force certaine. Celle-ci portait également des traces de strangulation», a précisé le docteur Romano La Harpe. Selon le médecin légiste, trois lésions ont été ­particulièrement fatales. Celle qui a tranché la carotide et les deux coups qui ont touché le cœur. La mort a été rapide.

Après ce déchaînement, Manuel dit avoir recouvert le corps d’un tas d’habits «pour ne pas voir tout ce sang», pris tous les objets qu’il avait touchés, lavé ses mains et quitté l’appartement avec plusieurs sacs. Il a jeté les affaires et s’est débarrassé du couteau dans le lac. Il s’attendait, précise-t-il, à être arrêté, mais rien ne s’est passé. Il est donc retourné au travail, avant de quitter la Suisse un mois plus tard en essayant d’oublier.

Une pénible et très longue attente commencera pour la famille du chauffeur de taxi, qui voulait «que justice soit rendue». Plus de 14 ans après les faits, les proches du défunt, assistés de Me Miguel Oural, ont fait le déplacement pour dépeindre le frère bon, sensible et faible qui leur a été injustement pris. Il y a un homme, quelque part, qui ne partage sans doute pas cette analyse. Lui aussi s’appelait Manuel, était jeune et Portugais. En 1988, il avait porté plainte à Genève contre le chauffeur de taxi pour attentat à la pudeur avec violence. Il avait expliqué avoir été violé toute une nuit sous la menace d’une arme. Il n’avait pas réussi à convaincre et la procédure avait été classée, faute de prévention suffisante. A la défense, qui demandait de retrouver et d’entendre ce témoin essentiel, la cour a répondu que cela n’était pas pertinent, ni nécessaire.

Le prévenu, désormais quadragénaire, se retrouve donc bien seul à vouloir faire porter le chapeau à sa victime. Dépeint par l’expert ­psychiatre, le Dr Gérard Niveau, qui sera entendu ce mardi, comme très faiblement intelligent, pleinement responsable et sérieusement dangereux, Manuel, «prêté» par le Luxembourg, risque gros encore une fois. Il a déjà un regret: «Mon père est mort en pensant du mal de moi.»

Les questions sur ses préférences sexuelles entraîneront une suspension d’audience pour calmer les esprits

Le prévenu est dépeint comme très faiblement intelligent, responsable et sérieusement dangereux