Jamais le Ministère public genevois n’est parvenu à faire condamner des chauffards pour meurtre par dol éventuel. Il tente à nouveau cet exercice compliqué avec l’affaire dite du rodéo des Charmilles. Deux bolides maquillés et lancés à une vitesse hallucinante en pleine ville un soir de grande affluence, trop de cannabis dans les neurones, une perte de maîtrise, un contresens, un piéton décédé sur place après avoir été projeté à 30 mètres, un autre passant grièvement atteint, un véhicule percuté et son conducteur blessé, cette conduite insensée et son tragique bilan sont au cœur du procès qui s’est ouvert lundi devant le Tribunal correctionnel.

Sur le banc des prévenus, trois jeunes gens doivent répondre de leur fatale inconscience ce soir du 13 novembre 2013. Il y a les deux conducteurs, Tony* et Sergio*, 26 et 22 ans, auquel l’accusation reproche une course-poursuite assez folle pour que son issue dramatique ait été envisagée et acceptée. Quant à Tarek*, 21 ans, passager de la Subaru qui a pris la fuite au moment où la BMW rivale tuait et partait dans le décor, il est uniquement jugé pour omission de prêter secours. Le procureur Adrian Holloway, après avoir innové en la matière sur la base d’un témoignage qui s’est édulcoré par la suite, a abandonné l’idée de retenir une co-activité de meurtre pour les passagers des deux véhicules.

«Envie d’accélérer»

Tony est le premier à subir l’interrogatoire de la présidente Alexandra Banna et il n’en mène pas large. «Je regrette tous les jours ce qui s’est passé. C’est très difficile à vivre et je ne le souhaite à personne. Je n’aurais jamais voulu que tout cela arrive et j’aurais préféré perdre la vie plutôt que de faire tant de mal.» C’est lui qui était au volant de la BMW de son copain d’enfance. Le prévenu, fils d’un couple de concierges, vendeur dans une grande surface, ne possédait pas de voiture propre et n’avait jamais conduit pareil engin ailleurs que dans parkings. «Je ne savais pas que la puissance était augmentée de 30% et qu’elle atteignait 400 chevaux.»

Ce soir-là, le prévenu, défendu par Me David Abikzer, explique avoir remarqué la Subaru vers la gare, puis à la hauteur du carrefour des Charmilles. «Cette voiture me collait, c’était embêtant. Je me suis senti provoqué mais peut-être qu’il ne le voulait pas.» Tony conteste la course-poursuite, les coups d’accélérateurs intempestifs et autres vrombissements délibérés. Et s’il a parlé plus explicitement de provocation lors de l’enquête, c’était pour trouver une justification à ses excès. Aujourd’hui, il n’a plus vraiment d’explication: «J’ai été bête d’accélérer autant. J’en ai eu envie et je ne saurais pas vous dire pourquoi. Cela n’avait rien à voir avec la Subaru. C’était pour moi. J’étais pris par cette belle voiture et je n’ai pas réalisé ma vitesse.»

Vitesse excessive

Celle-ci a été estimée à environ 150 km/h au moment du choc, soit trois fois la vitesse autorisée sur ce tronçon de la rue de Lyon, et ce alors qu’il avait déjà freiné à la vue d’un bus et s’était déporté sur la gauche avant de se retrouver à contresens. Tony ne se rappelle pas avoir vu le piéton qu’il a fracassé de plein fouet. Ce ressortissant kosovar, père de trois enfants, a eu la jambe arrachée et a été projeté dans les airs. Il s’est écrasé beaucoup plus loin sur le bitume, non sans avoir heurté un compatriote qui marchait à ses côtés, le faisant lourdement chuter sur le crâne. La victime est décédée sur place et son ami souffre encore de graves séquelles.

Sergio, le conducteur de la Subaru, assisté de Me Boris Lachat, nuance aussi ses premières déclarations où il évoquait «celui qui l’avait chauffé pour faire la course». En fait, il se trouvait derrière la BMW par hasard, n’avait rien de particulier en tête lorsqu’il a appuyé sur l’accélérateur et a démarré en trombe juste pour son plaisir. Le jeune apprenti ajoute avoir eu peur en voyant l’autre voiture le dépasser à fond. «J’ai réalisé que cela devenait dangereux.» Rentré chez lui après le carnage sans s’arrêter, ni porter secours, le prévenu jure n’avoir pas vu les piétons fauchés sur le passage. «Vous mentez et ce mensonge vous ronge depuis trois ans», lui lance le procureur Holloway. Sergio persiste.

«Au mauvais endroit»

Tarek, son copain de virée, est le dernier à devoir raconter ce qu’il a vu, pensé, voulu et fait ce soir-là. C’est aussi le seul à ne pas être définitivement dégoûté par les voitures. Depuis le drame, il s’est lancé dans un apprentissage de mécanicien, puis de chauffeur poids lourd. Malgré ses marques de politesse — il ponctue toutes ses phrases par un Madame la juge — ce n’est pas lui qui aidera beaucoup le tribunal à comprendre ce qui s’est passé: «Je ne conduisais pas, j’étais concentré sur mon portable.» L’avocat du plaignant, Me Robert Assaël, va le comparer à «une savonnette mouillée».

Ce passager, défendu par Me Jennifer Bauer Lamesta, se rappelle tout de même avoir entendu quelques rugissements de moteur mais soutient qu’aucun des conducteurs n’a provoqué l’autre. «J’ai dit à Sergio de ne pas y prêter attention.» Tarek a-t-il perçu le bruit du choc? «J’ai entendu des crissements de pneus.» La présidente fait remarquer qu’un chauffeur de bus a plutôt évoqué une déflagration.

La cour poursuit. A-t-il vu des corps gisant sur la route? «Si j’avais vu des blessés, je serais allé les aider.» Pourquoi ne s’est-il pas présenté à la police après avoir consulté le site internet d’un média local, la même nuit, et découvert l’ampleur du drame? «Je n’avais rien fait. J’étais juste au mauvais endroit au mauvais moment.» Tarek conteste aussi vivement avoir fait pression sur Sergio pour le dissuader de se rendre. La police viendra finalement les chercher à leur domicile le lendemain et ils rejoindront les occupants de la BMW en détention provisoire.

Malaise en audience

De ce cauchemar, malgré plusieurs fractures de la voûte crânienne, le plaignant, lui, n’a rien oublié. Il s’en souvient de manière obsédante et les dix médicaments quotidiens contre la douleur n’arrangent rien. Il entend encore la voix et voit le visage de son ami mort à ses côtés. «Ma vie est détruite», a-t-il expliqué avant de faire un malaise au moment des questions de la défense, et de s’effondrer dans la salle. Une ambulance a été appelée et la victime a dû être transportée à l’hôpital. Le procès reprendra ce mardi avec l’audition de l’expert et des témoins.

*prénom fictif

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